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The Famous Project CIC : une première qui fera date ?

Idec Sport, mené par Alexia Barrier et ses sept équipières, a bouclé lundi 26 janvier à 12h son tour du monde, en 57 jours 21 heures et 20 minutes. Pour mesurer l’impact de cette grande première pour un équipage 100 % féminin, Sailorz a interrogé plusieurs navigatrices, unanimes à l’heure de saluer The Famous Project CIC.

57 jours 21 heures et 20 minutes, tel est le donc le temps de référence sur le Trophée Jules Verne pour un équipage 100 % féminin, en l’occurrence celui d’Idec Sport, “à jamais le premier”, pour reprendre une expression popularisée dans le football. Cette première aurait pu être réalisée 28 ans plus tôt si Tracy Edwards et son équipage de Royal Sun Alliance avait pu aller au terme de son Trophée Jules Verne, finalement interrompu en mars 1998 sur démâtage à 2 000 milles des côtes chilienne, après 43 jours de mer.

A bord, se trouvait une certaine Samantha Davies, 23 ans à l’époque, qui commente aujourd’hui : “C’est incroyable que cela ait été si long de remonter un tel projet, mais c’est génial pour la voile féminine qu’Alexia ait osé s’y engager, d’autant qu’il n’a pas été facile à boucler, notamment d’un point de vue budgétaire. Ce n’était sans doute pas le projet dont elle rêvait au départ, elle aurait voulu beaucoup plus de temps de préparation avant de partir, mais son talent a été de ne pas baisser les bras, elle n’a jamais lâché.”

Cette ténacité de la Méditerranéenne fait dire à Anne-Claire Le Berre, qui, avec Audrey Ogereau, sera la première femme à s’élancer en fin d’année en Ocean Fifty sur la Route du Rhum-Destination Guadeloupe : “C’est beau de se dire qu’elles ont réussi à trouver le budget, le bateau et l’équipage pour terminer ce tour du monde. Elles ont fait tomber de nouvelles barrières, ont ouvert un livre. Même si nous sommes avant tout des sportives qui nous fixons des objectifs de performance, c’est ce qu’on essaie toutes de faire en toile de fond de nos projets.”

 “Une énorme prouesse
d’avoir fait le tour”

Une des très rares femmes à avoir navigué à ce jour en Ultim – sur Actual Ultim 3 puis sur SVR Lazartigue -, Amélie Grassi souligne quant à elle : “S’élancer sur le Jules Verne, plein de gens en rêvent, ce sont des projets très difficiles à faire aboutir, donc je suis hyper respectueuse du fait qu’elles aient réussi à être sur la ligne de départ. En plus, Alexia s’est fixé comme challenge de le faire avec un équipage féminin, ce qui était loin d’être évident, car même si la course au large se démocratise et qu’il y a de plus en plus de femmes, on reste faiblement représentées sur les différents circuits et encore plus sur les multicoques. Elle a combiné des filles qui avaient déjà fait des tours du monde et d’autres qui avaient peu d’expérience au large, dans ces conditions, avec un si petit budget, c’est une énorme prouesse d’avoir fait le tour.”

Pour Charlotte Yven, à la fois première femme championne de France Elite de course au large et sur le podium de la Solitaire du Figaro (deuxième de la dernière édition), “elles ont relevé le défi de faire quelque chose qui n’avait jamais été accompli avant, c’est une porte qui s’ouvre et c’est très inspirant. Ça me rappelle un peu quand j’avais suivi le Vendée Globe de Sam Davies sur Roxy (en 2008, elle avait tout juste 12 ans), j’étais très fan, je regardais toutes les vidéos et j’avais récupéré un poster de taille abribus qui recouvrait totalement un mur de ma chambre. Ce qu’elle dégageait, mais aussi sa performance, m’ont beaucoup inspirée, je faisais alors de l’Optimist, je m’étais dit que ça serait vraiment génial de naviguer un jour sur un gros bateau comme elle le faisait.”

Cet aspect inspiration est également souligné par Victoria Low, directrice générale de The Magenta Project, programme destiné à donner des opportunités aux femmes d’accéder au haut niveau. “Cet accomplissement constitue un jalon majeur pour les femmes dans la voile, un moment clé dans l’histoire du sport et un point de référence qui fera date. La valeur de cette performance ne se définit pas par le temps chronométré, mais par l’accomplissement du défi lui-même.”

“Une très bonne chose d’établir
un premier temps de référence féminin”

A propos de ce chrono, qui aurait pu se rapprocher davantage des 50 jours sans une fin de parcours compliquée – grand-voile déchirée, tempête Ingrid à laisser passer -, Amélie Grassi tient à remettre les pendules à l’heure : “J’ai entendu des commentaires assez négatifs sur le fait qu’elles avaient fait ça en mode croisière, mais je ne pense pas qu’on puisse faire une croisière en 57 jours sur un trimaran géant ! OK, elles ont mis beaucoup plus de jours que le record, mais il n’y a pas énormément de gens aujourd’hui qui ont fait le Jules Verne en moins de 57 jours, c’est hyper inspirant, ça ouvre une voie.”

Pour l’Italo-Américaine Francesca Clapcich, deuxième de la dernière Transat Café L’Or en Imoca (avec Will Harris) sur 11th Hour Racing“elles ont fait preuve d’une incroyable résilience, en particulier face à tous les problèmes techniques rencontrés. La plupart des autres équipes auraient probablement abandonné et fait demi-tour, mais elles ont persévéré jusqu’au bout pour entrer dans l’histoire. C’est une étape importante pour les femmes dans la voile, cela montre ce dont nous sommes capables dans un sport encore largement dominé par les hommes et où les femmes de haut niveau manquent de sponsors.”

Chloé Le Bars, qui succède cette année à Charlotte Yven en Figaro dans le cadre du dispositif Skipper Macif, abonde : “Elles ont rencontré pas mal de problèmes techniques, n’avaient pas du matériel tout récent, mais le fait qu’elles soient arrivées au bout montre que des navigatrices ont complètement les compétences pour naviguer en multicoque autour du monde. C’est une très bonne chose d’établir un premier temps de référence féminin, j’espère que ça donnera envie à d’autres navigatrices d’aller faire du multicoque.”

“Même si le temps est loin de celui du record, ça a permis de faire de la com’ sur le fait que c’est possible pour des femmes de faire le tour du monde en équipage, et comme le temps est battable, je pense que ça peut donner envie à d’autres de se lancer sur un même type de projet, explique de son côté Caroline Boule, skippeuse du Mini 6.50 à foils Nicomatic-Petit BateauPersonnellement, je rêverais de racheter Actual Ultim 3 et de me lancer sur un projet comme ça, ce serait le rêve ultime !

Alexia a offert une opportunité
en or à ses équipières”

Pour nos interlocutrices, une des grandes vertus de The Famous Project CIC est d’avoir permis à huit femmes de faire leurs preuves autour du monde en multicoque – seules Ellen MacArthur, en solitaire, Adrienne Cahalan, navigatrice sur Cheyenne (alors mené par Steve Fossett) et Dona Bertarelli sur Spindrift 2, avaient auparavant bouclé ce parcours -, ce qui permet d’élargir d’un grand coup le « vivier » de navigatrices ayant cette corde à leur arc. “Une fois que tu as fait ça, tu rentres dans la très courte liste des navigatrices qui cochent cette case et qui se comptaient jusque-là sur les doigts d’une main. Là, on vient d’en ajouter une belle pelletée, sourit Amélie Grassi. Même si on est globalement bien reçues, il faut parfois jouer des coudes pour trouver des opportunités dans un milieu qui reste très masculin, là, Alexia a offert une opportunité en or à toutes ses équipières.”

Ça me rappelle un peu notre Volvo Ocean Race avec Team SCA (2014-15), ajoute Sam Davies. Ça faisait douze ans qu’il n’y avait pas eu de femmes sur la Volvo, on avait de super navigatrices, mais nous n’avions pas l’expérience de cette course, le fait d’avoir mené ce projet à terme a ouvert beaucoup d’opportunités par la suite à toutes les filles.” Pour Caroline Boule, les huit équipières de The Famous Project CIC “ont maintenant cette carte de visite, elles ont prouvé qu’elles qu’elles avaient leur place en multicoque”. Ce qui fait dire à Anne-Claire Le Berre : “La vraie réussite de l’inclusion, c’est quand les hommes feront appel à des femmes plus pour leurs compétences que pour une question de genre et j’espère que Thomas Coville embarquera quelques femmes à bord la prochaine fois.”

Sam Davies ajoute de son côté : “J’espère aussi que The Famous Project va montrer à des sponsors qu’il faut soutenir des équipages féminins et mixtes et que ça va permettre à Alexia de continuer pour améliorer encore ce record.” Vœu partagé par la « pionnière » Tracy Edwards, première femme à avoir constitué un équipage 100 % féminin sur la Whitbread 1989-90, puis neuf ans plus tard en multicoque : “C’est vraiment dommage qu’elles n’aient pas eu les moyens pour faire demi-tour lorsqu’elles ont compris qu’elles étaient si loin du temps record. J’espère sincèrement qu’elles trouveront le budget nécessaire pour monter une véritable tentative contre le record absolu.” Amélie Grassi abonde : “L’idéal serait une mixité naturelle, mais quand on voit ce qu’elles ont fait, on aimerait aussi qu’un équipage féminin, avec un vrai budget et un bateau récent, puisse battre le record.”

The Famous Project CIC a également été salué par de nombreux skippers masculins, à l’instar de Benjamin Schwartz, nouveau détenteur du Trophée Jules Verne avec l’équipage de Sodebo Ultim 3, interrogé mardi dernier dans Pos. Report : Nous avons marqué une nouvelle page dans l’histoire de la voile, mais elles aussi avec un projet qui s’est monté très tardivement et un équipage qui n’avait pas l’expérience des grands multicoques. Elles bouclent ce Trophée Jules Verne dans un temps tout à fait honorable, j’espère que ça va lancer une dynamique pour qu’un équipage féminin puisse se lancer à la conquête du record.”

Joint par SailorzPaul Meilhat, qui a ouvert son projet Imoca Biotherm à des navigatrices ces dernières saisons (Amélie Grassi, Mariana Lobato, Marie Riou…), a de son côté commenté : “Ça reste une performance incroyable, il ne faut pas dévaloriser un tour du monde en Ultim en 57 jours, surtout dans l’adversité, avec pas beaucoup de budget et d’entraînement. Ce que je trouve dommage – et je ne leur en veux absolument pas – c’est qu’il n’y avait pas de filles sur Sodebo, alors que ça fait plus de dix ans maintenant qu’il y a des équipages mixtes et qu’on constate que ça marche très bien.”

Photo : Lloyd/Jean-Marie Liot Images/CIC

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