Quinze TP52 se livrent actuellement bataille sur le championnat du monde de TP52, un record de participation depuis la création de l’épreuve en 2012. Alors que deux équipages français, Paprec et Teasing Machine, sont engagés sur le circuit, Sailorz fait le point sur les raisons du succès de la « petite sœur de l’America’s Cup ».
Dans les eaux turquoise de Porto Cervo, en Sardaigne, le spectacle est à la hauteur du décor. Depuis lundi et jusqu’à la grande finale de samedi 20 juin, quinze équipes de onze nationalités différentes s’affrontent sur ces monocoques puissants et complexes, devenus la référence mondiale en matière de régates inshore en équipage. Après une très belle entrée en matière, Paprec est 6e au classement, ce vendredi après-midi, à dix points du solide leader hongkongais, Alpha+. Grâce à une belle quatrième journée (7 et 5), Teasing Machine pointe quant à lui en 12e position.
“Le niveau est incroyablement homogène”, résume Stéphane Névé, skipper du TP52 Paprec, un plan Botin de 2018 où l’on retrouve notamment à bord Loïck Peyron à la tactique. “Les cartes sont redistribuées à chaque départ. On peut gagner une course et finir dernier de la suivante… Le plus dur, c’est la régularité : toutes les manches comptent, et ça change tout. Il faut être bon tout le temps. C’est ce qui rend le format si addictif !”
De quatre à quinze bateaux en 14 ans
L’excellence, mais où chacun peut avoir sa chance : voilà la formule qui séduit de plus en plus de propriétaires à rejoindre les 52 Super Series, nées en 2012 après la disparition de l’Audi MedCup. Le principe est simple : proposer des bateaux extrêmement performants, suffisamment sophistiqués pour attirer les meilleurs marins du monde, tout en conservant des coûts maîtrisés et une forte stabilité réglementaire, pour garantir les investissements. Le tout en cinq actes déclinés dans des destinations de choix, majoritairement méditerranéennes.
“Nous sommes devenus le principal circuit de monocoques en format « Grand Prix » au monde, se réjouit Lars Böcking, directeur marketing des 52 Super Series. Nous sommes passés de quatre bateaux en 2012 à quinze équipes aujourd’hui. Les bateaux sont rapides, exigeants, assez physiques mais sans impliquer des charges trop lourdes, c’est un format idéal pour des propriétaires passionnés, souvent déjà très expérimentés et à l’apogée de leur carrière sportive. Notre priorité a toujours été de les satisfaire avec une organisation irréprochable, une logistique fluide et des sites exceptionnels.”
Cette gouvernance constitue sans doute l’une des clés du succès, alors que les bateaux s’achètent entre 1,5 et 4 millions pour les derniers nés de la flotte. Les grandes orientations sont en effet décidées collectivement par les propriétaires, la jauge évolue lentement et les dépenses sont encadrées, avec des limites au nombre de voiles, à la taille des containers, la logistique, les effectifs… “Tout est pensé pour éviter une course à l’armement incroyable”, résume Laurent Pagès, responsable du deuxième équipage français, Teasing Machine, skippé par Eric de Turckheim, arrivé en 2024 sur le circuit.
“Bien sûr, il y a des deltas dans les budgets. Aujourd’hui pour être compétitif, c’est difficile de faire avec moins d’un million pour l’année, quand les grosses équipes ont entre 3,5 et 4 millions pour une soixantaine de jours de navigation, souligne Stéphane Névé, de Paprec. Ce qui pèse lourd, ce sont les charges d’équipe. Il y a une concentration de médaillés olympiques, de vainqueurs de Coupe de l’America, de Volvo Ocean Race, de champions du monde, absolument dingue, et il y a un prix au talent, même si on est loin d’être au niveau du football. Certains teams ont jusqu’à 30 personnes dédiées au projet. Nous, on est seulement 16 avec des amateurs qui ont un métier à côté, et pourtant au niveau sportif on est complètement dans le match.”
“Personne n’est intouchable”
“Les propriétaires, qui sont tous des vrais passionnés avec une grosse culture voile, ont pris des décisions très intelligentes, confirme Laurent Pagès, de Teasing Machine, un plan Botin de 2017, racheté à l’équipage britannique Gladiator. La « box rule » a été figée pour plusieurs années. Cela donne de la stabilité, évite l’obsolescence des bateaux. Il y a de légères évolutions possibles tout en garantissant une vraie équité sportive.”
“Aujourd’hui, les bateaux sont tellement optimisés qu’il y a très peu d’écart de performance. Les évolutions architecturales sont vraiment des gains mineurs, il n’existe plus de saut technologique qui définit la hiérarchie”, confirme le propriétaire allemand Harm Müller-Spreer, triple vainqueur des 52 Super Series avec Platoon Aviation, qui a fait construire un plan Botin en 2024. A son bord, on retrouve la légende italienne, 25 fois champion du monde, Vasco Vascotto, à la tactique, l’ancien vainqueur de la Coupe de l’America, Juan Vila, ou encore le médaillé d’or aux JO de 1992, Jordi Calafat. “Ce qui fait le succès, c’est la cohésion d’équipe, et la minutie accordée à chaque détail. Il y a de la place pour tous ceux qui veulent s’entourer de bons marins et travailler dur.”
“Tout le monde est excellent, mais personne n’est intouchable, abonde Stéphane Névé, de Paprec, alors que la première épreuve du championnat à Puerto Portals, en mai, a distingué huit vainqueurs différents en neuf manches. Lots de notre premier Mondial TP52 à Palma en 2009, on a pris une déculottée terrible, c’était au moins trois ou quatre divisions d’écart. Mais en se frottant à l’élite on finit par élever notre niveau de jeu et monter en compétences. Résultat l’année dernière, on finit 3e du championnat. Je pense que tous les marins qui sont sur le circuit sont fiers de cette combativité.”
« Garder de la fraîcheur sur le circuit »
Et plus la concurrence devient féroce, plus la série attire ! Aujourd’hui, on retrouve des équipages britanniques, italiens, brésiliens, mais aussi turcs, thaïlandais ou encore suédois. “C’est quasiment un circuit à guichets fermés, confirme Laurent Pagès, de Teasing Machine. Au début, on venait pour progresser en inshore, mais on s’est vite piqués au jeu. On était neuf quand on est rentrés sur le circuit, puis onze, maintenant quinze… Et comme le parcours ne s’agrandit pas, la densité devient incroyable sur l’eau. C’est un ring de boxe sur lequel on monte chaque jour, les coups pleuvent du début à la fin. La moindre erreur et vous êtes éjectés derrière la mêlée. Tout se joue avec énormément de précision, d’engagement, de contrôle et de lucidité. A quinze bateaux, la bataille est aussi intense pour les premières places que pour les cinquième, sixième, septième places qui permettent de rester dans la lutte au général.”
“La formule est vraiment géniale, confirme le propriétaire allemand, Harm Müller-Spreer. Sur la MedCup, j’avais vite été déçu, ayant le sentiment que j’étais surtout là pour payer les factures sans en tirer beaucoup de plaisir, et que les propriétaires n’avaient pas leur mot à dire. Sur les 52 Super Series, c’est une dynamique complètement différente. La couverture médiatique avec les lives donne envie à d’autres équipes de nous rejoindre, ça permet de garder de la fraîcheur et de la nouveauté, ce qui donne une excellente ambiance à terre.”
“Notre plus belle récompense, c’est la joie des marins et le sourire des propriétaires. Le circuit se porte bien financièrement, même si nous ne voulons pas détailler notre fonctionnement économique, et cherchons activement à compléter notre offre sponsoring, confirme Lars Böcking, directeur marketing des 52 Super Series. A l’avenir, nous voulons continuer à écouter les propriétaires, faire évoluer les destinations et maintenir des standards élevés. Notre objectif reste simple : conserver une flotte de cette taille, ou un tout petit peu plus grande, mais sans chercher à croître à tout prix. Nous savons depuis la MedCup qu’une grande flotte ne peut pas plaire à tout le monde.”
Photo : Nico Martinez/52 Super Series