Demain C'est Loin

Nicolas Rouger : « Je suis obligé d’aller au bout »

Quatre ans après une première participation, Nicolas Rouger sera de retour en novembre sur la Route du Rhum-Destination Guadeloupe, l’organisateur lui ayant accordé une wild card. Le Marseillais de 46 ans, dont le précédent bateau était tombé d’un ber en août 2023 et qui attend l’issue du procès qui l’oppose au chantier où il l’avait placé, raconte à Sailorz comment il veut relancer son projet de Vendée Globe.

Peux-tu d’abord raconter comment l’idée test venue de faire le Vendée Globe ?
Depuis mon plus jeune âge, le Vendée Globe m’a toujours fait rêver. Je me rappelle de Bertrand de Broc qui se recoud la langue, j’avais suivi toutes les aventures de Michel Desjoyeaux, je trouvais ces mecs tellement culottés, ça me paraissait irréalisable de faire un tour du monde en solo. Plus tard, j’ai raté mon bac ultra brillamment, 2,70 de moyenne générale, je me suis trouvé le bec dans l’eau, sans savoir quoi faire, le hasard de la vie a fait que je me suis retrouvé à convoyer un bateau de Marseille à Djibouti. J’ai découvert le large, j’ai trouvé ça fabuleux et quand je suis rentré à Marseille, j’ai bossé un petit peu dans les chantiers navals, j’ai commencé à faire des convoyages, et j’ai fini par monter un projet Mini jusqu’à courir la Mini Transat 2007. A mon retour, j’ai bien compris que je ne pourrai pas gagner ma vie à faire de la course au large, donc j’ai fait autre chose [il a tenu un bar, lancé des aventures en montagne…], mais j’ai toujours gardé dans un coin de la tête ce rêve de faire le Vendée Globe.

Comment ce projet a-t-il fini par devenir concret ?
Pendant le Covid, quand j’ai eu cette idée un petit peu différente de faire peindre ma voile par un artiste pour financer mon Vendée Globe… Via un ami, j’ai alors rencontré Hervé Di Rosa dans un bar à Sète qui m’a dit : « C’est toi le fou qui veut faire du bateau avec une peinture de moi ? Tu sais quoi ? Je n’aime pas trop le bateau, mais j’adore les fous, donc je t’accompagnerai ». Ça a duré 30 secondes, et depuis, il ne m’a jamais lâché. Même chose pour IAM : un jour, je suis allé présenter mon projet à leur manageuse, la femme d’Akhenaton, je lui ai dit : « Aïcha, j’aimerais mettre votre nom sur mon bateau parce que je trouve que la diversité enrichit et que le communautarisme appauvrit. » Là encore, au bout de quelques secondes, elle m’a répondu : « OK, on sera avec toi ». Le projet a démarré comme ça, avec un financement original dans le sens où Hervé avait peint 300 petits personnages dans ma grand-voile, ce qui donnait des toiles d’un mètre carré que les partenaires pouvaient choisir, moyennant 20 000 euros.

Et ça avait marché ?
Oui, j’avais acheté le bateau de Miranda Merron (ex Campagne de France, plan Owen Clarke de 2006) au mois d’avril 2022, quand je suis parti en novembre sur la Route du Rhum, j’avais vendu 50 toiles.

Qu’as-tu gardé de ce premier Rhum (34e et dernier à couper la ligne) ?
Un souvenir fabuleux, j’ai vécu un rêve éveillé. Et c’est pour ça que la suite a été encore plus difficile, dans le sens où ce rêve s’est écroulé aussi rapidement qu’il est arrivé. Tout s’est arrêté le 5 août 2023 en une minute, quand j’ai reçu ce coup de téléphone.

« Mon rêve m’a tout pris »

Quelles ont été les conséquences de la chute de ton bateau, qui n’était du coup plus utilisable pour poursuivre le projet ?
J’avais contracté un prêt bancaire pour l’achat du bateau dont j’étais caution personnelle. Comme le projet s’est arrêté tout d’un coup, je me suis retrouvé dans l’impossibilité de rembourser l’emprunt. Avec ce que j’avais gagné jusque-là, j’avais constitué un petit capital immobilier pour ma retraite, pour ma fille, j’ai dû vendre, j’ai eu des saisies, ça a été catastrophique, j’ai vécu trois ans de traversée du désert, mon rêve m’a tout pris. Quand tu perds tout à 42 ans, c’est d’une violence sans nom. Pour toi, mais surtout pour tes enfants, tu ne veux pas leur imposer un avenir compliqué. Et au-delà de ça, je ne me considère pas comme responsable de ce qui s’est passé, maintenant, j’ai confiance en la justice.

Où en es-tu aujourd’hui ?
La procédure judiciaire est en cours, on attend le jugement de la cour d’appel d’Aix-en-Provence fin septembre [il a été débouté en première instance devant le tribunal de commerce, NDLR].

Aujourd’hui, es-tu sorti d’affaire ?
Non, mais je vais en sortir. Comme tu le sais, j’ai bénéficié de la wild card pour la Route du Rhum, c’est quelque chose d’inespéré pour moi, parce que ça me permet de relancer mon projet. J’ai des partenaires qui m’ont déjà téléphoné, en me disant : « Nicolas, bravo pour ta résilience, on va t’accompagner financièrement ». Jusqu’ici, c’était impossible pour moi d’aller voir des partenaires avec un bateau par terre.

« Quand la vie te fait un cadeau,
c’est fabuleux »

Justement, avec quel bateau vas-tu courir cette Route du Rhum ?
Quand le mien est tombé, j’ai appelé Michel Desjoyeaux pour lui demander s’il pensait qu’il était réparable, parce que je savais qu’il avait les capacités de le faire. Depuis, il a été incroyablement présent, il m’a donné beaucoup de conseils. Il m’a envoyé une équipe pour l’expertiser et m’a dit : « Nicolas, aujourd’hui le bateau nécessite des travaux importants, ça paraît délicat de solliciter des partenaires sans leur garantir à 100 % qu’il sera dans des conditions optimales pour la Route du Rhum »Il m’a plutôt conseillé de repartir sur un bateau identique avec un budget correspondant plus ou moins au prix des travaux (600 000 euros). C’est ce que je suis en train de faire : au moment où on se parle, je suis entre Concarneau et Port-la-Forêt pour voir s’il existe encore des Imoca à dérives qui me permettraient d’être présent sur la Route du Rhum et d’aller jusqu’au prochain Vendée Globe, j’espère finaliser un achat d’ici quinze jours.

Tu es sûr à 100 % de faire le Rhum ?
Oui, à 100 %. Mais même quand le bateau est tombé, j’étais sûr que j’allais réussir à me relever. Je pense que quand tu as un but – pour moi, le Vendée Globe -, il y a 50 000 chemins pour y arriver. C’est ce que je veux raconter avec ce projet, dire à tout le monde que quand tu as des rêves, ça t’appartient qu’ils se réalisent. Aujourd’hui, avec cette wild card, je peux de nouveau communiquer sur le fait que j’ai 150 morceaux d’un mètre carré de ma grand-voile [une autre voile en coton, peinte, découpée et signée par Hervé Di Rosa, est entreposée au musée Paul-Valéry de Sète pour garantir l’investissement, NDLR] disponibles pour des partenaires, qui me permettraient de financer ce projet. Ce que je veux avec ce modèle, c’est que les gens qui m’accompagnent aient une trace pour toujours.

De combien as-tu besoin pour prendre le départ du Rhum ?
Ça va dépendre du prix du bateau, mais ensuite, il faut 300 000 euros. Ce qui est sûr, c’est que cette wild card est une chance que je ne peux pas laisser filer. Quand la vie te met des baffes, c’est extrêmement violent, mais de la même manière, quand la vie te fait un cadeau, c’est fabuleux. Donc avec la confiance des artistes et des gens qui me suivent, je suis obligé d’aller au bout de tout ça.

Photo : Demain C’est Loin

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