SVR Lazartigue Tom Laperche

Route du Rhum : le débrief de la première semaine

Les cinq premiers jours de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe ont été particulièrement animés, avec une météo atypique, des abandons et, dans certaines classes, des leaders bien affirmés. Pour décrypter cette première semaine, Sailorz a fait appel à deux spécialistes du routage météo, Christian Dumard et Dominic Vittet, au double tenant du Rhum en Class40, Yoann Richomme, et à Yves Le Blevec, directeur du Team Actual.

Samedi dernier, Cyrille Duchesne, consultant météo de la course, avait évoqué lors du briefing météo de veille de départ, « une situation complètement atypique, la météo inversée«  de celle qu’ont l’habitude de rencontrer les marins à cette époque de l’année. « Ils sont partis avec un anticyclone situé sur l’Angleterre, ce qui est très inhabituel au mois de novembre, et des dépressions tropicales et subtropicales circulant très sud, d’où une absence totale d’alizés« , résume Christian Dumard, qui faisait partie de la cellule de routage d’Anthony Marchand (Actual Ultim 4, contraint rapidement à l’abandon).

Dans ces conditions, « il n’y avait pas cinquante stratégies, ajoute Dominic Vittet, la présence de la grosse dépression au milieu de l’Atlantique empêchait totalement la mise en place de vents portants au niveau de Madère ou des Canaries et obligeait donc à une route très proche de l’orthodromie« . Pour Yoann Richomme, si la flotte a été épargnée par les passages de front habituels dans le golfe de Gascogne, « ça ne veut pas dire pour autant que c’était plus tranquille que d’habitude, la grosse dépression au nord des Açores a bien attaqué la flotte et fait des dégâts, les blessés et les chavirages nous rappellent que c’est bien engagé ».

A date, on compte 14 abandons sur 115 partants (Romain Pilliard n’est toujours pas reparti), dont deux démâtages en Class40 et trois chavirages pour Francis Joyon (Océans), Matthieu Perraut (Elvest) et Armel Le Cléac’h (Banque Populaire XI). Interrogé sur la mésaventure de ce dernier, qui avait chaviré en 2018 suite à une casse structurelle, Yoann Richomme se dit « très triste pour Armel, vu son historique sur la Route du Rhum, il doit être bien au fond du trou«  et attend les explications du skipper, qui ne s’est pas encore exprimé, pour en savoir plus.

La « belle maîtrise » de Laperche

Christian Dumard rappelle les conditions sur zone au moment de l’accident : « Ça s’est passé au passage du deuxième front très actif que SVR (Tom Laperche) et Banque Pop ont traversé à la fin de la nuit du 3 au 4 novembre. Comme ils naviguaient très nord, ils se sont retrouvés dans les méandres du Gulf Stream, avec un air froid qui arrive sur de l’eau très chaude, ce qui crée des vents très instables et rafaleux, qui ont peut-être surpris Armel. Tom, un moment, a parlé d’un vent passé subitement de 0 à 30 nœuds. »

Le chavirage a profondément marqué ses concurrents, en particulier Thomas Coville et Tom Laperche, la gorge nouée au moment de le commenter, des témoignages forts qui font dire à Yves Le Blevec : « Le grand public a peut-être l’impression que nos Ultim vont comme des avions et sont hyper stables parce qu’on montre souvent des images de bateaux super bien réglés. Mais il y a des tas de moments où la moindre instabilité météo, le moindre dysfonctionnement interne t’exposent au risque de te mettre à l’envers. Je pense que l’émotion de Thomas et Tom correspond à la charge mentale que représente le fait de naviguer en multicoque en solitaire en course, cette menace du chavirage est présente H24. »

Avec l’abandon d’Armel Le Cléac’h, qui faisait suite à ceux d’Anthony Marchand (safran central) et de Charles Caudrelier (foil), Tom Laperche s’est retrouvé avec un boulevard devant lui, le skipper de SVR-Lazartigue comptant ce vendredi près de 500 milles d’avance sur Thomas Coville (Sodebo Ultim 3) à un peu plus de 500 milles de l’arrivée. Ce qui fait dire à Yoann Richomme : « Il n’y a pas de déchet sur sa trace et ce depuis le début, comme en témoigne sa stratégie d’empannage au cap Fréhel ; c’est insignifiant à l’échelle de la course, mais d’entrée, il a fait le bon choix, qui lui a permis de passer en tête et de la garder depuis, on peut parler de belle maîtrise. »

La partie est-elle jouée pour le vainqueur de la Transat Café L’Or 2025, attendu à Pointe-à-Pitre samedi ? « Tom est maintenant plus dans la gestion, il n’est plus au même niveau d’attaque que les premiers jours, ce qui est normal, répond Yves Le Blevec. Pour autant, il va finir au près, alors que le système dépressionnaire qu’il a traversé vendredi matin se déplace vers l’est, ce qui devrait permettre à ses poursuivants de garder du vent portant quasiment jusqu’au bout. C’est donc très probable que les 500 milles d’avance se réduisent considérablement d’ici la Guadeloupe, mais il a un joli matelas. »

Le gros coup de Horeau

Un matelas, Basile Bourgnon (Edenred), leader en Ocean Fifty, en possède un lui aussi – une petite centaine de milles ce vendredi – sur ceux qui chassent à ses trousses, Pierre Quiroga (Wewise), Léonard Legrand (Sodebo Fifty), Baptiste Hulin (Viabilis Océans) et Thibaut Vauchel Camus (Solidaires en Peloton by Delanchy). « Basile navigue super bien, sans faute, c’est super propre, admire Christian Dumard. J’ai l’impression de retourner 35 ans en arrière quand je naviguais avec Laurent (Bourgnon, son père), il sait attaquer quand il le faut, préserver le bateau et l’homme, il a une très bonne appréhension des limites, un vrai feeling des conditions, il sent l’air ! »  Avec plus de 1 000 milles encore à parcourir, la messe n’est pour autant pas encore dite selon Yoann Richomme, qui voit « une arrivée (sans doute lundi) un peu molle : quand la dépression va se retirer, elle va laisser derrière elle une grosse zone de calmes, ce n’est pas tout à fait fini. »

Des calmes qui affecteront sans doute aussi les Imoca, classe dans laquelle Corentin Horeau (MACSF) a tiré le gros lot mardi matin au passage du thalweg, seul à réussir à le traverser, ce qui lui a permis de récupérer les vents de nord derrière et de s’envoler, au point de compter ce vendredi 275 milles d’avance sur son dauphin, Boris Herrmann (Malizia 4). « Sam (Goodchild) et Ambrogio (Beccaria) étaient décalés au nord, ce que tous les routages demandaient de faire, mais en fait, plus tu attaquais le thalweg tôt, plus tu avais de chance de le traverser« , analyse Yoann Richomme. « Corentin a bien compris où et dans quel timing il fallait traverser et surtout, il s’est bien battu, car un front comme ça, ce n’est pas une ligne droite, ça ondule un peu, il faut être très vigilant, bien exploiter les images satellites, mais aussi avoir un peu de réussite« , poursuit Christian Dumard.

« Les autres se sont cassé les dents sur cette dorsale qui s’épaississait et se décalait avec eux, ça s’est joué à rien, notamment pour Sam qui avait été très dominateur dans la première partie de la course », note quant à lui Yves Le Blevec. Un Sam Goodchild dont Yoann Richomme salue cependant la remobilisation : « En voyant que ça ne passait pas, il a refait un peu d’est pour se remettre dans un flux de vent et gagner dans le sud en attendant que la porte de l’ouest s’ouvre à nouveau, et maintenant, on le voit mettre une grosse pression à Boris pour la deuxième place. » Car pour nos experts, sauf coup du sort météo en arrivant en Guadeloupe, la victoire ne devrait pas échapper à Corentin Horeau, entre lundi et mardi.

Class40 : avantage au sud ?

L’incertitude est bien plus grande en Class40 avec une flotte très étalée sur le plan d’eau au moment de négocier la grosse dépression au nord-ouest des Açores, environ 400 milles séparant les deux groupes principaux, celui du nord, avec notamment Ian Lipinski (Crédit Mutuel) et Luca Rosetti (Maccaferri Futura) et celui du sud, mené par Guillaume Pirouelle (Sogestran Seafrigo). « La stratégie n’était pas facile à définir, car quand ils sont partis, la fiabilité des prévisions était très faible sur le déplacement de la dépression, explique Dominic Vittet. Et finalement, on se rend compte que la zone de calmes associée à la dépression s’est étendue vers le nord et a anéanti l’option nord ; pour moi, le futur vainqueur est dans le groupe des 6-7 au sud. »

« Quand tu fais tourner les routages, les deux routes sont très proches, estime quant à lui Yves Le Blevec, mais pour le groupe nord, ça va vraiment être la guerre dans la dépression, ils vont se retrouver avec beaucoup de vent, des rafales à 40-50 nœuds et énormément de mer, je préférerais clairement être avec les sudistes. » Quid de la position très sud de Robin Follin (Solano) ? « En termes de préservation du bateau et d’état de mer, c’est celui qui prend le moins cher, mais son option dépendra du timing de passage de la dépression tropicale sur la route de la Guadeloupe », répond Yoann Richomme. Résultat des courses pour les Class40 pas avant une semaine.

Photo : Thomas Deregnieaux/Qaptur

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