Âgé de 51 ans, David Sautret est le seul skipper français de la Clipper Round The World Race, dont l’étape entre Seattle et Panama a été arrêtée à une ligne d’arrivée virtuelle au large du Mexique, faute de vent. En plein convoyage de Yacht Club Punta del Este vers le canal de Panama, il raconte cette expérience à Sailorz.
Peux-tu nous raconter comment tu t’es retrouvé skipper de Yacht Club Punta del Este, l’un des dix bateaux en lice sur la 14e édition de la Clipper Round The World Race ?
Depuis que je fais du bateau, à peu près 25 ans, mon rêve était de faire un tour du monde en course. À l’époque, je rêvais beaucoup de la Volvo Ocean Race, mais être équipier sur cette course est réservé à l’élite. J’ai ensuite construit ma vie, j’ai été ingénieur commercial dans la vente de produits industriels, j’ai eu des enfants, et on va dire qu’à la crise de la quarantaine, ce rêve est revenu à la surface. J’ai alors commencé à me renseigner, c’est là que j’ai découvert la Clipper Race, j’ai alors pu mettre un prix sur ce rêve [la course est ouverte à n’importe quel amateur, à condition de payer sa place, NDLR]. Le temps a passé, et en 2023, je me suis intéressé à l’Ocean Globe Race, j’avais vu passer des annonces pour être second, il fallait avoir le Yachtmaster Ocean. J’ai alors suivi une formation à Gosport, à côté de Portsmouth qui n’est ni plus ni moins que le quartier général de la Clipper Race. Là-bas, j’ai vu tout l’environnement, les bateaux, le centre d’entraînement, les bureaux, ça m’a pas mal impressionné et donné envie de postuler en tant que skipper, d’autant que pour l’OGR, mes différentes pistes n’avaient pas abouti. Ma première candidature est arrivée hors délai, j’ai de nouveau postulé pour cette édition et en octobre 2024, j’ai été convoqué pour des sélections.
Qui consistaient en quoi ?
Sur l’eau, je me suis retrouvé avec un équipage d’alumni (anciens de la course), qui m’ont donné des manœuvres à faire, certaines très axées sur la sécurité, mais aussi des envois de spi, des changements de voiles et des courses contre la montre. Et à terre, tu as des entretiens, on te demande d’être à la fois un bon marin, un bon pédagogue, un compétiteur et un bon communicant autant que possible !
Quel parcours de navigant avais-tu avant de postuler ?
J’ai commencé dans les années 2000. Je travaillais alors en région Île-de-France, qui sponsorisait un Mumm 30 sur le Tour Voile. J’ai alors été recruté dans l’équipage de Jimmy Pahun, ce qui m’a permis d’avoir une très bonne formation et m’a ouvert des portes pour naviguer sur des bateaux de propriétaires. En 2003, j’ai fait la Mini Transat en Pogo 1, et en 2005, une course entre Marseille et le Congo Brazzaville (la Route de l’équateur) avec Bertrand de Broc. Ensuite, j’ai plus navigué en IRC, également en catamaran de sport pendant huit saisons. Et en 2020, étant donné que j’avais un brevet d’état de moniteur de voile, j’ai changé de métier et je suis devenu skipper professionnel.
“C’est bien payé pour réaliser
le rêve de sa vie”
Quand as-tu appris que tu étais retenu par l’organisation de la Clipper Race et quel a dès lors été ton programme ?
J’ai rejoint Clipper Ventures en tant que skipper en mars 2025, tu entres alors dans une mécanique extrêmement bien rodée, à l’anglo-saxonne : avant même de commencer, j’avais mon planning jour par jour jusqu’au départ de la course ! J’ai suivi pas mal de formations, par exemple sur les règles de course et la météorologie des différentes étapes, et fin avril, s’est déroulé un moment important, qui fait aussi la particularité de la course, le tirage au sort des équipages. Débute ensuite la formation des équipiers, qui passe par quatre niveaux : le b.a.-ba de la voile ; une semaine d’aguerrissement où on part plusieurs jours en mer pour donner le rythme des quarts, découvrir la navigation de nuit et voir le comportement des gens face au mal de mer ; le niveau 3, orienté autour du spinnaker, et le dernier, une semaine dans des conditions de course, avec une transmanche sur les 48 dernières heures.
Vous êtes deux skippers professionnels par bateau, tu nous dirais combien c’est payé ?
C’est bien payé pour réaliser le rêve de sa vie dans de très bonnes conditions. Je dirais que c’est dans les moyennes de ce secteur, autour de 5 000 livres par mois (5 800 euros).
Vous êtes actuellement cinquièmes au général, quelles étaient vos ambitions au départ de Portsmouth fin août 2025 ?
J’avais beaucoup regardé qui étaient les autres skippers, la plupart connaissaient l’organisation et les bateaux, certains avaient déjà fait une partie du parcours, donc je nous situais plutôt dans une position d’outsiders, je visais une place dans les cinq premiers. Pour le moment, on est dans les clous, il reste trois courses, avec toujours une possibilité mathématique d’accrocher un podium.
Quel a été jusqu’ici le meilleur moment de ce tour du monde pour toi ?
Je dirais la succession de podiums qu’on a réussi à faire un moment [trois troisièmes places sur les courses 5 à 7, NDLR] et l’océan Indien, le fait de naviguer dans des conditions la plupart du temps musclées. On est descendus autour du 45e Sud, ce ne sont pas des lieux dans lesquels beaucoup de marins s’aventurent, en dehors des professionnels de la course au large.
“Il faut avoir l’œil sur tout”
Est-ce difficile de manager un équipage d’amateurs ?
Il y a des challenges, forcément des hauts et des bas, des coups durs, des aléas météo. La chose la plus importante est la sécurité qui n’est pas négociable, c’est vraiment la clé de voûte de l’organisation, ce qui permet d’emmener des amateurs autour du monde. Il faut être intransigeant sur toutes les règles à bord, l’utilisation des winchs, le positionnement sur le bateau pendant les manœuvres… il faut vraiment avoir l’œil sur tout. L’autre aspect important, c’est qu’on a 17 nationalités à bord , donc il faut tenir compte des différences culturelles. Et avec 7 personnes qui font le tour du monde complet, tu passes plus d’un an de vie commune sur le bateau, donc tu n’as pas le choix, il faut que ça se passe bien. Ce qui est d’ailleurs le cas, on a su développer un esprit de groupe assez fort, ce qui passe par du dialogue et de la compréhension mutuelle.
Conseillerais-tu ce périple à quelqu’un qui, comme toi, rêve de tour du monde ?
A 100 %, oui ! Ce qui est formidable dans cette course, c’est qu’elle permet de rendre ce rêve de tour du monde accessible à tous et parmi ses grandes valeurs, il y a la transmission et la formation. Si je prends l’exemple de ma seconde (Lorraine O’Hanlon), elle était équipière sur la précédente édition au cours de laquelle elle est devenue cheffe de quart, et à la fin, elle a redéfini sa carrière professionnelle et passé ses diplômes, si bien qu’aujourd’hui, elle est ma seconde et si elle le veut, elle pourra revenir en tant que skipper. Il y a beaucoup d’histoires comme ça d’équipiers qui se sont pris au jeu et sont devenus professionnels.
Et toi, comptes-tu y retourner ?
C’est une bonne question ! Le rêve a aussi ses contreparties, tu es absent de chez toi pendant un an et demi, j’ai notamment un jeune enfant, c’est un gros sacrifice de ne pas le voir. Maintenant, il n’y a jamais de moment idéal pour réaliser quelque chose d’important dans sa vie, il faut savoir saisir l’opportunité quand elle se présente, c’est ce que j’ai fait. Est-ce que je reviendrai ? Il y a un petit plus, c’est qu’à partir de la prochaine, un nouveau bateau arrive, ça peut apporter un challenge supplémentaire, donc pourquoi pas ? Peut-être pas sur la prochaine mais après, ça serait avec plaisir.
Photo : Brian Carlin/16 Degrees South