Vainqueur overall en janvier de la Rorc Transatlantic Race, Palanad 4, scow de 50 pieds dessiné par Sam Manuard et construit chez JPS Production, contribue à faire bouger les lignes en régate IRC. Son propriétaire Olivier Magré, et l’architecte, qui faisait partie de l’équipage de la transat, décryptent le concept d’un bateau qui cherchera à confirmer sur la Rorc Carribean 600 (départ lundi 23 février).
Il n’aura fallu que 8 jours 5 heures et 55 minutes à Palanad 4 pour boucler les 3 000 milles de la Rorc Transtlantic Race entre Lanzarote et Antigua, à une jolie moyenne de 15 nœuds. Le seul concurrent plus rapide aura été le Maxi Raven, équipé de foils articulés façon AC75 et long de… 111 pieds ! Palanad 4 l’a en revanche largement battu en temps compensé, comme il l’a fait pour les quatorze autres engagés en IRC, notamment Ino Noir, un Carkeek 45 réputé, expression typique des protos IRC à l’anglo-saxonne.
A l’arrivée, les images aériennes du scow immaculé, surfant avec facilité à plus de 20 nœuds sur les eaux bleues d’Antigua, ont été virales. “Toute la transat, c’était ça ! s’exclame l’heureux propriétaire, Olivier Magré. On s’est vraiment régalés, en allant vite sans se fatiguer, contrairement à d’autres bateaux où les équipiers sont obligés de rester au rappel nuit et jour pour tenir les spis. L’esthétique de Palanad peut choquer certains puristes, mais l’essayer, c’est l’adopter !”
Celui qui a écumé le circuit Class40 avec son fils Antoine, d’abord sur un pointu puis sur le n°160, un Mach 40.4 de 2020 signé Sam Manuard (vainqueur de cette même Transatlantic Race en 2021), a fini par se lasser de la technicité des Class40, de leur cockpit dédié exclusivement au solo ou au double et de leur intérieur spartiate, d’où son souhait “d’un bateau pour naviguer entre copains et qui me permette, à bientôt 60 ans, de dormir dans de vraies bannettes, pas sur des voiles trempées“. Il a donc de nouveau fait appel à Samuel Manuard, qui se félicite lui aussi, après cette première transat, “du côté facile et fun à la fois, bien compris en France, mais pas forcément à l’étranger, de Palanad, qui n’a pas été créé pour combler un trou de jauge mais pour procurer le maximum de plaisir“.
Ce n’est pas la première fois que l’architecte-navigateur, qui a co-signé avec Bernard Nivelt le Pogo RC, dessine un bateau destiné à l’IRC en puisant dans les recettes de la course open. Il avait auparavant conçu le Mach 45 Cartouche, lancé en 2006 en collaboration avec Nicolas Groleau (fondateur de JPS), avec lequel Palanad 4 a une vraie filiation. “Cartouche était déjà équipé d’une quille pendulaire, c’était un bateau très sympa à naviguer avec de bons résultats, confirme Sam Manuard. Avec Nicolas, on s’est dit que si on importait tout ce qu’on a appris avec les dernières générations de Class40 sur un bateau de cette taille, ce serait dingue !”
Un ovni dans le monde de l’IRC
Quille basculante, dérives asymétriques, largeur de près de 5 mètres qui court jusqu’au tableau arrière, immense cockpit, double descente, Palanad 4, mis à l’eau le 19 juillet 2025, est un ovni dans le monde de la régate IRC, pas seulement pour sa carène de scow assumée. Pour décrire son approche, l’architecte précise en préambule que l’IRC “est une jauge qui n’interdit rien, elle laisse finalement plus de liberté que certaines “box rule”, avec quelques angles morts dont la stabilité de forme qui n’est pas mesurée”.
De ce point de vue, Palanad 4 est l’exact inverse d’un TP52, dont beaucoup d’exemplaires, après une première vie en Grand prix (Audi Med Cup puis 52 Super Series), continuent à vivre de beaux jours en IRC. Le décalage de carène à la gîte et le basculement du lest permettent au plan Manuard d’être à la fois plus puissant et plus léger, par sa masse de lest plus faible et son équipage réduit (7 pendant la transat), pour un rating très proche d’un TP52 (TCC 1,426, contre une fourchette de 1,360 à 1,400 pour les TP). Enfin, le tilt de la quille (l’axe n’est pas horizontal) génère de la portance, ce qui rend ce bateau très aérien au portant dans la mer formée.
“Un autre gros driver de la performance en IRC est la longueur à la flottaison, poursuit Sam Manuard. Si tu accèdes au planning plus vite que des bateaux plus grands, tu peux être gagnant.” Le nez rasant de Palanad 4 réduit de près de 3 mètres la flottaison statique et exploite visiblement un trou de jauge, même si sur ce point, la règle IRC a déjà modifié en 2026 sa mesure des élancements avant. Interrogé sur le sujet, Ludovic Abollivier, directeur du centre de calcul IRC pour le Yacht Club de France (dépositaire de la jauge en compagnie du Rorc), confirme : “La prise en compte des carènes scow a commencé à partir du 1er janvier 2026, mais l’IRC agit par petites touches. On ne sort pas l’artillerie lourde la première année et il est très probable qu’une taxation supplémentaire sera adoptée en 2027.”
Le concept fera-t-il école ?
Autant dire que les performances futures de Palanad 4 seront scrutées de près, et ce dès la Rorc Caribbean 600, qui s’élance lundi 23 février et sur laquelle Olivier Magré embarque un équipage taillé pour la gagne, avec notamment l’Espagnol Pablo Santurde ou le Britannique Will Harris, même si la concurrence s’annonce plus relevée que lors de la transat, avec quelques références de l’IRC, comme Rán ou Daguet 5. “Il y a du beau monde et ils sont prévenus”, sourit le propriétaire, pour qui cette épreuve de 600 milles, slalom géant entre les îles antillaises, est “le véritable test pour le bateau“.
A bord lors de la Transatlantic Race (il ne le sera pas sur la Caribbean 600), le Suisse Simon Koster, qui a suivi toute la construction et géré l’installation électrique, semble confiant : “Ce sera plus concurrentiel, mais c’est un super parcours pour le bateau car il y a très peu de VMG. C’est aux allures intermédiaires que Palanad fait la différence. Avec ses dérives asymétriques, il peut naviguer aussi très haut, mais il lui faut de la vitesse.” De l’avis de tous, le point faible du bateau n’est pas le près, mais le petit temps clapoteux, où la surface mouillée se paie par rapport aux carènes plus fines. “Nous sommes à la V1 du bateau, quand d’autres ont déjà une V10. Il faudra continuer à travailler sur les voiles et nous sommes encore loin de tirer 100% du bateau”, tempère Sam Manuard.
Le concept peut-il faire des petits dans l’univers très anglo-saxon du yachting ? Olivier Magré, qui a investi 2 millions d’euros pour ce bateau tout carbone jusqu’aux haubans, et qui l’a fait visiter à Antigua, veut le croire : “Les gens sont surpris par sa simplicité, le côté marin et très étanche, comparé à d’autres modèles. On subira peut-être des évolutions de jauge, mais je crois que c’est le sens de l’histoire.” Après sa campagne caribéenne, le sens immédiat de l’histoire de Palanad 4 sera de mettre cap vers l’Europe avec au programme le Spi Ouest-France, l’ArMen Race et le tour des îles britanniques.