Comme avant chaque grande course, Sailorz a sollicité un panel d’experts pour présenter les forces en présence de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe 2026 en Imoca. Se sont ainsi prêtés au jeu les deux derniers vainqueurs, Paul Meilhat (2018) et Thomas Ruyant (2022), ainsi que plusieurs skippers de la classe, Yoann Richomme, Nicolas Lunven, Romain Attanasio et Justine Mettraux.
Quatre ans après une édition record qui avait rassemblé 38 participants sur la ligne de départ, ils seront 22 Imoca à s’élancer le 1er novembre de Saint-Malo à destination de Pointe-à-Pitre. Une nette baisse qui s’explique aisément selon le tenant du titre, Thomas Ruyant, un des grands absents de ce Rhum 2026 faute d’avoir trouvé des partenaires pour l’accompagner sur son nouveau plan Koch. « Pour moi, la seule raison est économique. Comme nos projets s’inscrivent dans la durée, dès qu’il y a un manque de confiance dans l’avenir, nous sommes tout de suite impactés, je suis bien placé pour le savoir. Aujourd’hui, on voit bien que c’est compliqué pour les entreprises de s’engager dans le temps, alors que paradoxalement, l’engouement autour de nous ne baisse pas, personnellement, je n’ai jamais été autant suivi. » Et le Nordiste de compléter : « Il y a quatre ans, c’était fou, mais ce n’était pas la moyenne. 22 Imoca, c’est une belle flotte. »
Ils étaient effectivement 9 en 2014, 20 en 2018, et donc deux de plus cette année, dont une dizaine capables de viser le podium ou le top 5 selon nos six experts. Ces derniers s’accordent cependant sur trois noms lorsqu’il s’agit de désigner les favoris : dans l’ordre Jérémie Beyou, puis Sam Goodchild et Ambrogio Beccaria, placés sur un pied d’égalité.
« Le binôme le plus abouti »
Cité gagnant quatre fois sur six, le skipper de Charal dispose selon nos experts de nombreux atouts pour l’emporter à Pointe-à-Pitre, et en particulier son bateau. « J’avais été bluffé par ses performances sur la Transat Café L’Or [victoire avec Morgan Lagravière, NDLR], commente Nicolas Lunven. Il tenait des moyennes sensiblement plus élevées que ses concurrents dans les conditions d’alizé au portant, ils ont vraiment bien travaillé le dossier, avec leur système de safrans pour sustenter le tableau arrière, un artifice qui apporte un gain significatif et qu’ils maîtrisent désormais bien. »
Thomas Ruyant ajoute : « Jérémie sort d’une saison où il a encore beaucoup appris sur Charal [dont la coque a été l’objet d’un gros chantier l’hiver dernier, écouter l’épisode de Pos. Report, NDLR], c’est aujourd’hui certainement le binôme marin/bateau le plus abouti, et la Route du Rhum correspond bien à Jérémie car elle nécessite beaucoup d’intensité. »
Paul Meilhat met un bémol en ce qui concerne le plan Manuard, « certes très performant, mais plus compliqué à faire marcher en solo car il faut beaucoup barrer, ce qu’ils avaient fait sur la Transat Café L’Or et ne sera pas possible pendant 9 jours sur une Route du Rhum ». Le récent vainqueur de The Ocean Race Atlantic estime que « le principal argument » de Jérémie Beyou est lié au fait qu’il dispute sa dernière course sous les couleurs de Charal, le partenariat s’arrêtant en fin d’année.
« Je sais pour l’avoir vécu combien ça peut être un vecteur de motivation supplémentaire : j’avais gagné ma dernière course avec SMA, la Route du Rhum 2018, pareil avec Biotherm sur The Ocean Race Europe l’an dernier. Quand tu arrives sur une fin de partenariat, tu bénéficies de toute l’expérience du projet, tu ajoutes à cela la volonté de bien finir et sans doute moins de pression, je pense que ça peut libérer Jérémie, chez qui l’aspect mental est prépondérant. » Justine Mettraux abonde : « Ça peut effectivement l’aider à naviguer de manière plus décomplexée. »
Sam Goodchild désavantagé au portant ?
Derrière le skipper de Charal, nos experts mettent à égalité Sam Goodchild et Ambrogio Beccaria. « Sam, c’est le choix de la sécurité, confie Romain Attanasio. Il est tout le temps devant sur toutes les courses et il a un bateau bien éprouvé », qui, selon Nicolas Lunven, « a un plus au près et dans les phases de transition, capable de décoller un peu plus tôt que ses concurrents, ce qui est un énorme atout ». Et peut permettre au Britannique, vainqueur cette année de la 1000 Race et du Défi Azimut et deuxième de la Vendée Arctique après avoir été en tête une grande partie du parcours, de prendre les devants d’entrée si les conditions sont favorables à son plan Verdier. « La clé pour lui, c’est d’arriver à avoir assez de marge pour pouvoir la garder sur la suite du parcours« , confirme Justine Mettraux.
Car au portant dans l’alizé, nos experts s’accordent à dire que Macif Santé Prévoyance est moins performant : « Sam est hyper régulier, mais ça reste une transat de portant et son bateau est plus dur à mener en solo dans ces conditions, avec sa carène très tendue moins faite pour le passage dans la mer », analyse Thomas Ruyant. Avant de rappeler : « Il y a quatre ans, Charlie (Dalin) avait 80 milles d’avance sur moi, beaucoup le donnaient alors vainqueur, ce qui m’avait donné encore plus de niaque pour revenir. Si Sam se barre en début de course, il ne faudra pas lâcher derrière et bien tricoter dans l’alizé pour recoller. »
Un conseil adressé en particulier à Ambrogio Beccaria, qui, selon nos experts, a lui aussi des atouts pour jouer la victoire. « Même s’il a encore des choses à apprendre pour faire marcher son bateau au près, Ambrogio est bien hargneux, c’est quelqu’un qui se débrouille mieux en régate qu’à l’entraînement, il met l’engagement qu’il faut », juge Yoann Richomme. Paul Meilhat estime quant à lui que la victoire de l’Italien sur la Vendée Arctique « l’a sans doute débloqué, ça a dû lui enlever la pression du nouveau qui arrive en Imoca et doit prouver ».
Thomas Ruyant met quant à lui en avant son ancien plan Koch (mis à l’eau en 2023), « un avion de chasse au portant« , que l’équipe Allagrande Mapei « a encore plus typé pour ses points forts : ils l’ont allégé, ont retiré les ballasts et lancé de nouveaux foils dont ils ont changé l’implantation ». Et ce dernier d’ajouter : « Je sais l’engagement que « Bogi » met sur l’eau, il est toujours à la recherche du petit truc pour aller plus vite. Il faut juste qu’il fasse attention à ne pas se cramer, ce sera un énorme client s’il gère bien cet engagement dans la durée. »
Une femme sur le podium ?
Derrière ce trio de tête, plusieurs autres marins sont cités comme capables de jouer dans le top 5, voire monter sur le podium, en premier lieu Corentin Horeau (MACSF), qui, selon Yoann Richomme, « non seulement progresse vite, mais a en plus aussi un excellent bateau de portant et de gros temps (son ancien Paprec Arkéa, deuxième du Vendée Globe 2024) ».
Quid des deux Imoca neufs mis à l’eau l’été dernier, à savoir Malizia 4 (plan Koch, Boris Herrmann) et Groupe Dubreuil-Air Caraïbes (plan Verdier, Sébastien Simon) ? « Souvent, la Route du Rhum est la dernière chance des bateaux d’avant« , répond Romain Attanasio pour souligner qu’ils sont sans doute encore un peu neufs, ce que confirme Justine Mettraux : « Boris et Seb ne sont pas arrivés au bout de la fiabilisation et de la compréhension du fonctionnement de leur bateau. »
« Pour moi, cette Route du Rhum arrive un peu tôt pour Sébastien Simon, en revanche, je pense que Boris peut venir jouer les trouble-fêtes, complète Thomas Ruyant, qui dispose du sistership de Malizia 4. Le bateau a déjà fait deux transats et il y a une grosse équipe qui a eu les moyens de vite et bien le mettre au point, reste à savoir si Boris va réussir à trouver rapidement les clés des leviers supplémentaires à sa disposition, notamment la portance sur les safrans. »
Également cités comme de sérieux outsiders, Davy Beaudart (Bureau Vallée), – « on lui a prêté un bateau, c’est un peu la chance de sa vie, je me dis qu’il va attaquer comme un fou, et si ça passe, ça peut faire quelque chose », selon Romain Attanasio -, et le trio féminin composé d’Elodie Bonafous (Association Petits Princes-Quéguiner), Francesca Clapcich (11th Hour Racing) et Violette Dorange (Initiatives Cœur). « Elles ont montré cette saison qu’elles étaient dans le coup, ça me ferait super plaisir d’en voir une ou plusieurs sur le podium, c’est complètement possible« , souligne Justine Mettraux.
« Je suis bluffé par Violette, j’ai l’impression qu’elle réussit très bien la transition d’un Imoca à dérives à un foiler », ajoute ainsi Nicolas Lunven à propos de la benjamine de la flotte (25 ans). Thomas Ruyant, qui a navigué avec elle, estime de son côté qu’elle « est assez impressionnante, elle règle très bien le bateau, est hyper consciencieuse et sait mettre de l’engagement ». Sur le sistership de Macif Santé Prévoyance, Elodie Bonafous est quant à elle jugée « étonnante de maturité » par Romain Attanasio, qui met également en avant Francesca Clapcich, « souvent devant en équipage, on attend de voir ce qu’elle va donner en solitaire ». Paul Meilhat se réjouit quant à lui de voir ces trois navigatrices en mesure de viser le top 5. « Avec Justine (Mettraux) qui va revenir et peut-être plus tard Charlotte Yven ou Amélie Grassi, on a de plus en plus de filles qui jouent aux avant-postes, c’est génial, exactement ce qu’on voulait ! »
Le podium de nos experts : 1. Jérémie Beyou, 2. Sam Goodchild et Ambrogio Beccaria
Photo : Jean-Marie Liot/Défi Azimut