Sodebo Ultim 3

Le Trophée Jules Verne de Sodebo Ultim 3 au crible des experts

Confronté en toute fin de parcours à des conditions particulièrement musclées au fur et à mesure qu’il approche du cap Finisterre, Sodebo Ultim 3 reste bien placé pour s’emparer ce week-end du Trophée Jules Verne et battre le record d’Idec Sport (40 jours 23 heures et 30 minutes en 2017), ce qui sera le cas s’il arrive avant dimanche, 20h31. Sailorz a interrogé deux anciens détenteurs du Jules Verne, Franck Cammas (2010) et Loïck Peyron (2012), et deux skippers Ultim, Tom Laperche et Armel Le Cléac’h, sur la performance de Thomas Coville et ses six équipiers.

Le plus gros pour la fin ! Repassé lundi dans l’hémisphère Nord avec un peu plus de 20 heures d’avance sur le temps de passage d’Idec Sport il y a neuf ans, l’équipage de Sodebo Ultim 3 va vivre de vendredi à samedi les heures sans doute les plus difficile de son tour du monde, puisqu’il n’a d’autre choix, s’il veut faire tomber le record, que de « se coltiner » la tempête Ingrid, ses 40 nœuds fichiers (50 en rafales) et ses 10 mètres de creux.

Autant dire que les experts interrogés par Sailorz restent prudents au moment de parler de record, même s’ils souhaitent bien évidemment que Sodebo Ultim 3 traverse cette ultime embûche sans encombre pour couper la ligne au large d’Ouessant, sans doute dans la nuit de samedi à dimanche. Et cela ne les empêche pas de saluer à l’avance la performance d’ensemble et en particulier celle d’un skipper, Thomas Coville, qui, après l’avoir déjà détenu en 1997 (avec Olivier de Kersauson) et 2010 (Franck Cammas), pourrait s’emparer du Jules Verne pour la troisième fois, performance seulement réalisée à ce jour par Bruno Peyron (le seul en étant à chaque fois skipper du bateau), Florent Chastel et Ronan Le Goff.

“C’est de la belle gestion, admire Loïck Peyron, lui-même lauréat de ce Jules Verne en 2012 à la barre de Banque Populaire VThomas connaît la péloche, il fait tellement bien son métier que ça paraît facile. C’est comme quand tu vois jouer Federer, tu as l’impression de pouvoir faire pareil, mais non, c’est réservé à une élite, il n’y a que quelques personnes sur la planète capables de faire ça, c’est beau.” Tom Laperche, qui s’est frotté sans succès au Jules Verne au cours de l’hiver précédent à bord de SVR-Lazartigue, loue de son côté la persévérance de Thomas Coville et de son équipe, après plusieurs tentatives infructueuses, dont deux interrompues dans l’Indien (hivers 2020/2021 et 2024/2025) : “Ce Trophée Jules Verne a animé leurs hivers depuis quelques années, c’est une belle récompense de leur engagement et de leur ténacité.”

“Thomas fait preuve de
beaucoup de résilience”

Armel Le Cléac’h, qui a prévu quant à lui de s’élancer en fin d’année à la barre de Banque Populaire XI, abonde : “Thomas fait preuve de beaucoup de résilience. Malgré les embûches et parfois certaines critiques, il y a cru jusqu’au bout, ça fait partie de son ADN, c’est un peu la même approche que quand il a battu le record en solitaire, ça a pris du temps, mais il y est arrivé à la force du poignet et avec les tripes. Il a 57 ans, des opportunités, il n’en aura pas des dizaines, je suis très content s’il y arrive cette année, c’est mérité, pour lui et pour toute son équipe. Ils ont su faire progresser leur bateau qui, au départ, n’était peut-être pas à la hauteur de leurs espérances, mais dont ils ont réussi à combler les points faibles, ils enchaînent une belle deuxième place sur la Café L’Or et ce Jules Verne.”

Franck Cammas, détenteur du Jules Verne en 2010 sur Groupama 3 (Thomas Coville était à bord) et co-skipper de Tom Laperche sur la Transat Café L’Or 2025 (qu’ils ont gagnée), souligne d’ailleurs que “c’était très courageux et ambitieux de partir juste après la transat qui a été très intense, mais la réussite sourit aux audacieux.” Et ce dernier d’ajouter : “On disait depuis quelques années que si un bateau dit volant finissait le tour du monde, il y avait de bonnes chances de battre le record, je suis personnellement content qu’un Ultim le prouve enfin, mais ce n’est pas facile, parce que la fiabilité à ces vitesses est plus compliquée à obtenir.”

Et en termes de fiabilité, Franck Cammas loue le travail de l’équipe Sodebo : “Visiblement, le bateau termine en bon état, ils ont encore eu de très bonnes vitesses au près/reaching dans l’alizé, ça veut dire que tout glisse bien et qu’il n’y a pas trop de dégradation sur les appendices, ce qui est un exploit sur 40 jours pour ces bateaux.” Armel Le Cléac’h est d’accord : “Leur plus gros problème a été l’amure de J0 qui a cassé, mais ça ne les a pas freinés, ils ont aussi eu quelques chocs avec des ofni, sans gravité, ils terminent avec des appendices qui ont l’air en très bon état, un élément clé pour garder le potentiel du bateau proche de son maximum.”

“Une super fenêtre de départ”

Nos experts considèrent-ils que Sodebo Ultim 3 a bénéficié d’une bonne météo ? “Ils ont su saisir une super fenêtre de départ, leur descente de l’Atlantique Nord a été remarquable, avec une trace quasiment toute droite à très haute vitesse, ça va être dur de faire beaucoup mieux que leur record sur ce tronçon (4 jours 4 heures 2 minutes), note Tom Laperche. L’Atlantique Sud n’a pour autant pas été limpide (troisième temps de l’histoire), ce qui n’a pas empêché les « Sodeboys » de compter 1 jour et 19 heures d’avance sur le temps de passage d’Idec Sport à Bonne-Espérance et fait dire à Armel Le Cléac’h : Ils ont été intelligents de partir très vite dans leur stand-by, alors qu’il y avait pas mal d’incertitudes sur l’Atlantique Sud. Aujourd’hui, les Ultim arrivent à aller très vite dans les transitions et quand il y a du vent serré, ça permet de chercher des fenêtres un peu moins idéales sur le papier, on essaiera d’avoir cette même vision d’accepter une fenêtre qui peut s’améliorer en avançant.”

L’Indien a été plus compliqué pour Sodebo Ultim 3, qui, pour rester dans le match par rapport à Idec Sport, auteur d’une trajectoire rectiligne difficile à égaler, a dû descendre très sud, au point de croiser des growlers. “Ce n’est jamais agréable de laisser des glaçons à bâbord, mais c’était une nécessité de couper la route au maximum, c’était une prise de risques à assumer”, explique Franck Cammas. Reste que l’équipage de Thomas Coville a perdu quasiment une journée et demie par rapport à Idec Sport entre Bonne-Espérance et le cap Leeuwin.

“Ils ont eu un Indien moyen avec un front qui les bloquait devant, ils étaient dans un mauvais secteur de vent, de sud-ouest, à poursuivre une dépression plutôt que de s’échapper devant, poursuit ce dernier. Dans l’Indien, le problème n’est plus la vitesse des bateaux, mais celle de circulation des dépressions, il faut que les deux matchent bien. Le schéma idéal en arrivant à Bonne-Espérance est d’être poursuivi par une dépression qui avance à 35-40 nœuds, car les Ultim sont capables de tenir cette cadence.”

Moyen de gratter
des heures par-ci par-là”

La suite du parcours s’est, selon nos observateurs, mieux passée, hormis “un passage du Horn au près” (Franck Cammas), une remontée de l’Atlantique Sud, “où ils ont fait un détour après le Horn” (Armel Le Cléac’h), et cette fin de parcours dans du vent très fort. A l’arrivée, Sodebo Ultim 3 aura réellement parcouru environ 2 000 milles de plus qu’Idec Sport, ce qui fait dire à Franck Cammas : “Il y a un vrai écart au niveau des vitesses moyennes, Sodebo a été régulièrement au-dessus de 32 ou 33 nœuds jusqu’au cap Horn, c’était assez impressionnant. Ils ont mis le curseur assez haut dans leur façon d’exploiter le bateau, il n’y a pas eu beaucoup de moments où on a eu l’impression qu’ils levaient le pied.” Tom Laperche ajoute : “Bravo à l’équipage, parce que naviguer aussi longtemps à haute vitesse dans des conditions sollicitantes et un environnement restreint, ça génère forcément du stress.”

Si le record tombe samedi ou dimanche, peut-il être battu, notamment dès l’hiver 2026-2027 ? “Il faudra une météo parfaite, estime Loïck Peyron. Cela fait neuf ans que Francis a battu le record, et combien y avait-il eu depuis de tentatives infructueuses, de Sodebo et les autres ? (Une petite dizaine) C’est la preuve que ce n’est vraiment pas un record facile et pour moi, il le sera de moins en moins à cause de la météo.”

Armel Le Cléac’h veut y croire : “La copie est très belle, avec des tronçons incroyables sur lesquels ce sera difficile de faire aussi bien, mais d’autres qui sont améliorables en termes de temps, je pense qu’il y a moyen de gratter des heures par-ci par-là.” Rendez-vous dans un an.

Photo : Jeremy Lecaudey

Sailorz est le média
expert de la voile de compétition

Sailorz by Tip & Shaft

Sailorz décrypte la voile de compétition chaque vendredi, par email :

  • Des articles de fond et des enquêtes exclusives
  • Des interviews en profondeur
  • La rubrique Mercato : l’actu business de la semaine
  • Les résultats complets des courses
  • Des liens vers les meilleurs articles de la presse française et étrangère
* champs obligatoires


🇬🇧 Want to join the international version? Click here 🇬🇧