Lancés depuis l’an dernier sur un projet Ocean Fifty sous les couleurs de Lazare x Hellio, Tanguy Le Turquais (36 ans) et Erwan Le Draoulec (29 ans) ont vécu une fin d’année compliquée avec un chavirage quelques heures après le départ de la dernière Transat Café L’Or, qui les a obligés à trouver des solutions financières pour repartir en 2026. A un mois de la remise à l’eau du trimaran, Sailorz a échangé avec les deux marins.
Revenons d’abord sur ce chavirage lors de la première nuit de la Transat Café L’Or, avec du recul, avez-vous plus d’éléments sur ce qui s’est précisément passé ?
Erwan Le Draoulec : on n’en saura pas beaucoup plus que ce que l’on avait constaté une semaine après. On sait juste qu’on a subi un choc avec quelque chose une vingtaine de minutes avant, pas ultra-violent, pas frontal, mais suffisant pour déchirer la peau du flotteur bâbord sous le vent. Ce dernier s’est ensuite rempli d’eau et en arrivant dans la mer croisée et le courant au raz Blanchard, il a suffi d’un petit planté pour qu’on chavire. Le flotteur s’est arraché car on n’aurait jamais dû sancir par l’avant, on s’en est rendu compte quand on a été hélitreuillés et qu’on a vu qu’il manquait six mètres de long jusqu’au bras avant. On a par la suite récupéré quelques morceaux de l’étrave, mais pas celui où ça a tapé, donc il restera forcément toujours une petite incertitude, qu’on essaie de corriger en renforçant le tout pour évacuer cet infime pourcentage d’inconnu.
Ce premier chavirage a-t-il été une expérience traumatisante pour vous deux ?
Tanguy Le Turquais : ça a été une expérience marquante, on a passé un moment qui n’était pas agréable ; quand tu te retrouves sous la coque avec une petite fille de trois ans et ta femme enceinte à terre, tu te dis : “Ce n’est pas là que je devrais être”. De là à dire que je ne remonterai pas sur un Ocean Fifty, non, je ne suis pas traumatisé au point de ne pas vouloir refaire du bateau. Maintenant, quand on fait du multicoque, on sait qu’on risque ce genre de chose, donc je vis avec, ça ne m’empêche pas de dormir la nuit, même si les premières semaines avec Erwan, on était un peu perturbés. Et vu que c’est lui qui va faire la Route du Rhum, l’objectif prioritaire était que lui ne soit pas traumatisé, c’est pour ça qu’il a participé au convoyage retour d’Edenred depuis les Açores, il fallait qu’il puisse remettre le pied à l’étrier le plus vite possible.
Erwan Le Draoulec : en repensant à ce chavirage, je me dis qu’on a eu beaucoup de chance d’être tous les deux, ça aurait été différent avec un autre équipier qui serait reparti à ses affaires après cet épisode. Avec Tanguy, on est beaucoup plus que des équipiers ou des collègues de projet, donc juste le fait de pouvoir en parler les quelques week-ends qui ont suivi nous a fait beaucoup de bien, on a réussi à assez vite mettre de l’humour là-dessus. Et effectivement, l’équipe a été super sympa de me libérer du temps pour participer au convoyage d’Edenred. Quand tu te retrouves à faire le routage à Horta avec des fichiers qui annoncent 25 nœuds au reaching, le même genre de météo qu’au départ de la transat, tu prends ta respiration et c’est reparti ! Ça m’a fait beaucoup de bien, je n’ai pas passé les mêmes nuits après ce convoyage qu’avant.
“Il nous manquait
1,1 millions d’euros”
Dans quel état avez-vous récupéré votre bateau ?
Erwan Le Draoulec : déjà, c’est incroyable d’avoir réussi à récupérer la plateforme dans cet état aussi vite, la SNSM a été sur place deux heures après notre hélitreuillage, on leur doit énormément, c’est grâce à eux que ce projet a pu continuer…
Tanguy Le Turquais : quand on est arrivés dans les locaux du Cross, la simulation de dérive prédisait qu’il serait dans les falaises du raz Blanchard à 7 heures du matin. On était alors en discussion avec Adrien Hardy qui était trop loin pour être dans les temps sur zone, donc on était dépités avec Erwan, on se disait qu’on allait perdre notre bateau. On est partis prendre une douche, et à peine quelques minutes après, on nous a annoncé que Lazare était en remorquage. Ils ont été d’une efficacité incroyable, avec deux types qui ont plongé sous la plateforme de nuit dans le Raz avec une météo pas cool du tout, ils nous ont sauvé le bateau, c’était assez incroyable.
Et quelle était donc l’étendue des dégâts ?
Tanguy Le Turquais : la plateforme était assez saine, mais il manquait le mât, la casquette, le bout de flotteur arraché, une grosse moitié de l’électronique, quelques bouts, la grand-voile, le J2 et quelques pièces d’accastillage.
Donc beaucoup de travaux en perspective, à combien les avez-vous évalués et avez-vous réussi à les financer ?
Tanguy Le Turquais : on a assez vite estimé qu’il nous manquait 1,1 million d’euros, 600 000 pour le chantier et 500 000 pour nous permettre de faire la saison jusqu’au Rhum, sachant qu’on était déjà dans une situation financière compliquée. La chance qu’on a, c’est qu’on a un projet multipartenaires, ça signifie qu’au lieu de demander beaucoup à un gros sponsor, plein de “petits” ont accepté de remettre au pot un petit pourcentage de leur investissement initial, de nouveaux partenaires nous ont aussi rejoints. Ensuite, même si on n’était pas trop pour au début, car c’est gênant de demander de l’argent aux gens, on a fait une cagnotte parce que beaucoup nous demandaient comment ils pouvaient nous aider, ça nous a permis de réunir 100 000 euros. Aujourd’hui, on est en bonne voie, il nous manque 300 000 euros.
Concrètement, où en est le chantier (chez Nautymor, à Hennebont) ?
Erwan Le Draoulec : on a reçu la casquette neuve et le morceau d’étrave qui ont été fabriqués au chantier JPS, on est en train de greffer le flotteur, le trimaran n’est plus amputé. En parallèle, l’électronique est en train d’être remontée, le mât est en construction chez Lorima, on va mettre à l’eau mi-mars, le mâtage aura lieu dix jours plus tard. Comme on aura un bateau “semi-neuf”, il faudra faire quelques navigations tests avant de convoyer avec prudence vers la Méditerranée pour attaquer la saison (Act 1 à Sainte-Maxime du 29 avril au 2 mai).
“On a évidemment envie
de poursuivre après le Rhum”
C’est donc Erwan qui sera au départ de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe, était-ce prévu comme ça dès l’origine ?
Tanguy Le Turquais : on ne l’a pas vendu tout de suite comme ça aux partenaires, parce que le projet Lazare était très incarné par moi après le Vendée Globe. Il fallait faire une transition douce la première année, en se disant que si Erwan arrivait à prendre sa place, à incarner Lazare, à être validé par les partenaires, c’est lui qui partirait sur la Route du Rhum. Je n’en avais aucun doute, mais ça s’est très bien passé, donc l’idée a été confirmée. Il faut comprendre que j’ai réalisé mon rêve de faire le Vendée Globe à 35 ans grâce à beaucoup de monde, à un moment, j’ai juste eu envie de rendre ce que j’avais reçu et je me suis dit que ce serait chouette de continuer à évoluer dans ce milieu en passant de l’autre côté de la barrière et de contribuer à réaliser le rêve de quelqu’un d’autre. En l’occurrence celui de mon super copain Erwan de faire la Route du Rhum sur un Ocean Fifty. Et au moment où je te parle (vendredi matin), j’ai un bébé de deux mois dans les bras qui est en train de s’endormir, une autre qui va me demander son petit dej’, donc je suis aussi très heureux de m’occuper de ma famille. C’est un très bon équilibre.
Erwan Le Draoulec : je ne saurais pas vraiment l’expliquer, mais c’est vrai que j’ai toujours rêvé de naviguer en multicoque. Les Ocean Fifty sont des machines légères, rapides, assez faciles technologiquement, mais qui demandent un engagement mental énorme, j’ai envie de ça, c’est ce qui m’anime. Et depuis un an, j’ai aussi envie de le faire pour Lazare. Au début, j’y allais pour faire du trimaran avec un copain, et en fait, j’ai découvert beaucoup plus qu’un projet sportif et ça me donne encore plus de motivation pour faire une belle Route du Rhum.
Avec quelles ambitions sportives ?
Tanguy Le Turquais : la gagne !
Erwan Le Draoulec : on a un super bateau, un super projet, ce qu’il nous manque, c’est de l’expérience, j’aurais bien aimé avoir deux transats dans les pattes, mais mine de rien, ce chavirage est une expérience qui enlève une inconnue. Ça va être à moi d’être à la hauteur.
Quelle sera la suite du projet ?
Tanguy Le Turquais : l’ambition quand on a acheté ce bateau était de monter un projet stable sur la durée, sachant que pour performer en Ocean Fifty, il faut engranger de l’expérience. Maintenant, avec ce qui nous est arrivé, je t’avoue qu’on ne s’est pas trop projetés sur la suite, on essaie déjà de faire une année complète et d’honorer nos engagements vis-à-vis de nos partenaires. On a évidemment envie de poursuivre après le Rhum, mais on n’a rien signé avec personne.
Photo : Martin Keruzoré