Arrivé sur le circuit Class40 en 2019, Pierre-Louis Attwell a annoncé ce vendredi le lancement de Resilient, un projet Imoca qui va le mener dès cette année jusqu’au Vendée Globe 2028 sur un bateau à dérives. Le Normand de 29 ans en dévoile les contours à Sailorz.
Peux-tu nous raconter comment est né ce projet Imoca ?
Cela fait quelques années qu’on mène un projet de course au large sous l’égide de Vogue avec un Crohn, il a commencé en Figaro en 2018 avant de passer en Class40 en 2019, principalement articulé autour des maladies digestives, puisque je suis moi-même atteint de la maladie de Crohn. L’objectif étant de sensibiliser le grand public à ces pathologies, mais également de porter un message positif auprès des patients en montrant que, même en étant atteint de maladies un peu complexes, on peut continuer à nourrir des objectifs et des rêves. En Class40, on a des cycles de quatre ans rythmés par la Route du Rhum, avec à chaque fois, un processus un peu identique, à savoir qu’à la troisième année, on se pose toujours la question de l’après-Rhum. En 2021, comme on naviguait avec un Class40 d’ancienne génération, le 135, on avait décidé de lancer la construction d’un nouveau (Mach 40.5) pour dire : “Ça fait quelques années qu’on montre qu’on peut être malade et participer aux courses, maintenant, on veut prouver qu’on peut en plus être performant.” On a mis à l’eau en 2023, remporté le championnat Class40 en 2024, et en 2025, s’est posée la même question de l’après-Rhum 2026.
A laquelle vous avez donc répondu différemment…
Effectivement. Il faut comprendre qu’on a un projet qui n’est pas mono-sponsor, on est plutôt l’exact opposé, avec une trentaine de partenaires, dont quelques-uns sont là depuis le tout début, en 2017. Donc fin 2025, certains vivaient leur quatrième Jacques Vabre, ils avaient connu six ou sept Normandy Channel Race, quatre Les Sables-Horta… Dans le même temps, on se demandait, au regard du prix des bateaux et du delta de performance que c’était susceptible de nous apporter, si ça avait un sens d’en lancer un nouveau. Surtout, on ne voulait pas être dans l’erreur de la répétition et reproduire ce qu’on avait déjà fait. On a alors vu qu’en Imoca, il y avait un petit ralentissement, avec des bateaux sur les terre-pleins qui, éventuellement, pouvaient se négocier. De là a peu à peu mûri l’idée qu’il était temps pour nous d’aller faire de l’Imoca.
Pourquoi dès cette année alors que vous aviez prévu de faire le Rhum en Class40 ?
Parce qu’on s’est dit que ça faisait tard, en termes de qualification pour le Vendée Globe – même si aujourd’hui il y a moins de pression sur le sujet que sur les cycles précédents – mais surtout en termes d’apprentissage du bateau. Et donc, en toute fin d’année dernière – on parle du 20 décembre – on a décidé de s’engager dès cette année en Imoca. On a du coup débarqué en janvier chez nos partenaires, alors que tous les budgets étaient déjà votés depuis septembre, en disant : “Bon, le plan change un peu…”
“Un budget qui double quasiment”
Il a fallu aussi se mettre en quête d’un bateau et sans doute vendre le vôtre pour financer l’achat, comment ça s’est passé ?
On avait effectivement un Class40 « sur les bras », et comme il est relativement récent, on ne voulait pas le brader, l’idée est de retomber sur nos pieds en termes d’investissement. Comme on a attendu d’avoir un certain nombre de retours de nos partenaires sur leur capacité à augmenter leur budget pour faire la transition vers l’Imoca, on a finalement décidé de le louer cette année à Kéni Piperol. Et effectivement, on est actuellement en cours d’acquisition d’un bateau à dérives. Comme on n’a pas fini de le payer, par égard pour le vendeur, on ne peut pas l’annoncer tout de suite, mais on va dire que sur le marché des Imoca à dérives, il fait partie des bons, ça réduit le champ des possibles…
Tu parlais de partenaires à convaincre d’augmenter leur budget, quel est le delta entre un projet Class40 performant et un projet Imoca sur un bateau à dérives ?
La marche est moins importante qu’entre un Imoca à dérives et un bon foiler, c’est aussi ça qui a motivé notre choix. Pour parler très concrètement, cette année, on a proposé à nos partenaires un budget « d’initiation » qui est quasiment le double de celui en Class40. En 2025, on fonctionnait avec à peu près 450 000 euros, cette année, on cherche 850 000 euros en tout, en sachant qu’on fait une demi-saison sportive, puisque notre première course sera la Drheam Cup (en juillet), avant le Défi Azimut puis la Route du Rhum. Une des grosses différences, c’est la taille de l’équipe. Là où nous étions un équivalent de trois temps pleins, on vise six à huit personnes sur l’Imoca.
Sur ta trentaine de partenaires, peux-tu nous donner une fourchette de leur participation ?
En Class40, ça commençait à 3 000 euros jusqu’à environ 50 000. En Imoca, le ticket d’entrée est de 25 000 euros. Un de nos enjeux du moment est d’ailleurs déjà de conserver le maximum de partenaires qui étaient avec nous, mais comme on sait qu’on va forcément en perdre certains qui ne peuvent pas suivre, on a un vrai travail de recherche à mener pour boucler le budget de cette année d’initiation. Sachant qu’à partir de 2027, l’objectif, ce sera 1,5 million par an. Parce que l’ambition, c’est quand même d’avoir un projet capable de jouer la gagne parmi les Imoca à dérives.
Inspiré par Louis Duc
Vous avez changé le nom du projet, de Vogue avec un Crohn à Resilient, pourquoi ?
Parce qu’avec la visibilité supérieure qu’on va avoir en Imoca, grâce à l’opportunité du Vendée Globe, on s’est dit c’était quelque part un peu dommage de se cantonner aux maladies digestives. Donc on a voulu ouvrir le projet, en mettant en avant les notions de résilience, d’acceptation de la vulnérabilité et de handicap invisible, parce que moi-même en tant que patient, je me rends bien compte que quand je croise une personne atteinte de sclérose en plaques ou même de cancer, on a tout un tas de problématiques communes.
Si tout va bien, tu courras ton premier Vendée Globe en 2028, était-ce pour toi un objectif ou est-ce plus par opportunité, comme tu l’as raconté, que tu te retrouveras au départ des Sables ?
Je dirais c’est un mélange des deux. Jusqu’à hyper récemment, je ne me sentais pas forcément légitime, ni sportivement ni en termes de gestion de projet, parce que c’est une vraie marche d’arriver dans la classe Imoca. Le déclic a été de voir des marins que j’ai côtoyés prendre le départ, je pense en particulier à Louis Duc, qui a toujours été un peu comme un grand frère dans la course au large, dans le sens où quand je suis arrivé en Class40, il avait déjà un projet performant, un des premiers « quasi scows » à l’époque, et qu’il a réussi à faire cette transition vers l’Imoca jusqu’au Vendée Globe. Le voir prendre le départ a nourri mes envies de large. Et finalement, il y a une forme de logique dans notre évolution : un petit peu de Figaro au début, un Class40 ancienne génération, un Class40 neuf et maintenant l’Imoca.
Photo : Xavier Delestre