Particulièrement longue et éprouvante pour les nerfs, la deuxième étape de la Solitaire du Figaro Paprec a été remportée par le bizuth Paul Loiseau, juste devant Nicolas Lunven. Âprement disputée, la troisième place revient à Alexis Thomas. Au classement général, Tom Dolan, 5e à Pornichet, conserve le leadership. Analyse de cette “étape infernale” avec trois experts du Figaro, les skippers Yoann Richomme et Jules Ducelier, ainsi que le routeur météo Dominic Vittet.
C’est peu dire que l’arrivée à Pornichet aura sonné comme une délivrance pour les 36 marins de la Solitaire du Figaro Paprec 2026 ! Après une première étape relativement lisible, rapide et engagée, cette deuxième manche a plongé la flotte dans un tout autre exercice : “C’est l’une des étapes les plus compliquées et les plus lentes que je n’ai jamais vue !“ résume Yoann Richomme, huit participations et deux victoires sur la Solitaire (2016 et 2019). “Même à terre c’était éreintant à suivre, on avait mal pour eux”, poursuit le skipper de Paprec, contraint en dernière minute de laisser la barre de son Figaro à Martin Le Pape pour cause de blessure aux côtes.
C’est en effet dans la douleur que s’est jouée cette étape au départ de Vigo, marquée par un vent très faible, des orages et une situation générale particulièrement imprévisible. “C’était très difficile de définir une stratégie, personne n’avait vraiment la solution, c’est le genre d’étape où rien n’est écrit à l’avance, confirme Dominic Vittet. Les basses pressions se déplaçaient de manière aléatoire dans le golfe de Gascogne. On a vu un nombre de leaders incroyable, plus de dix noms différents en tête, ça n’arrive jamais !”
Dans ces conditions extrêmement molles, les écarts se sont construits moins sur des choix stratégiques que sur la capacité à exploiter chaque micro-relance. “J’ai l’impression que ça s’est surtout joué sur la constance dans la vitesse et la capacité à être toujours en tête de son groupe sur les petits coups pour sortir devant à chaque resserrement“, analyse le Normand Jules Ducelier (deux participations, 4e en 2025).
Même lecture chez Yoann Richomme : “Ceux qui sont devant à l’arrivée sont ceux qui ont parcouru le moins de distance. Faire la route, à bonne vitesse, garder du sang-froid et de la ressource au bon moment, ça paraît simple mais ça ne l’est pas !” Dans ce contexte, la moindre erreur, voire hésitation, à coûté très cher. “La plupart ont perdu quand ils ont commencé à tirer des bords à 90 degrés, souligne Dominic Vittet. Face à l’incertitude, il fallait rester calme, ne pas partir seul dans son coin. Il y avait plus de façons d’être éliminé que de stratégies pour gagner.“
“Tenir Nico Lunven
comme ça, c’est fort !”
Au milieu de ce chaos tactique, c’est finalement le bizuth Paul Loiseau, 22 ans, qui a fait sensation en remportant cette épreuve particulièrement exigeante mentalement. Déjà 7e de la première étape et désormais 4e au général, le skipper de Région Bretagne CMB Espoir “fait partie de ces jeunes pleins de talent capables de faire des beaux coups d’éclat, analyse Yoann Richomme. Il a su garder de la lucidité jusqu’au bout, c’est très très propre !”
Déjà performant en avant-saison avec une belle victoire en solo sur le Trophée Laura Vergne, Paul Loiseau confirme qu’il a les armes pour jouer durablement aux avant-postes, note Dominic Vittet : “Dans ce petit temps permanent, il a réussi à maintenir une vitesse suffisante pendant quatre jours, ce qui est extrêmement dur mentalement.” Jules Ducelier complète : “Même quand c’était du tout droit, il arrivait toujours à ressortir devant son groupe. Et surtout, il ne lâche rien. Dans ces conditions de fatigue nerveuse, tenir Nico Lunven comme ça, c’est fort !”
Car l’autre marin qui a impressionné, c’est bien le skipper de PRB, double vainqueur de la Solitaire (2009 et 2017), qui avait déjà animé la première étape (5e à Vigo). “Sa trajectoire est hyper précise, rectiligne, chirurgicale, commente Jules Ducelier. Son placement dans le groupe était toujours parfait. Il dort au bon moment, il garde toujours le contrôle.”
“C’est un bonheur de le voir en pleine démonstration, admire quant à lui Yoann Richomme. Ce n’est pas celui qui fait des coups d’éclat, mais il va toujours vite. Il maîtrise la météo, les enjeux, son bateau. Pour moi, c’est lui qui est en position de force avant la troisième étape.”
Dolan-Lunven,
opposition de styles
Au classement général, si l’Irlandais Tom Dolan, 5e à Pornichet, reste leader, il ne compte plus que 3 minutes et 38 secondes d’avance sur le doyen de la course (44 ans). “Le duel va être passionnant, se réjouit Dominic Vittet. Tom a aussi montré qu’il était très en forme, il s’est battu comme un lion sur cette étape. Je ne le vois pas baisser les bras, ni céder à la pression. Il est capable de jouer les coups, là où Nico va être plus conservateur, c’est vraiment deux styles différents.”
Il faudra aussi compter sur Alexis Thomas (Wings of The Ocean), solide 3e de la deuxième étape et au général. “Ses douze dernières heures ont été monstrueuses, il revient de la 10e à la 3e place”, note Yoann Richomme. Pour Dominic Vittet, le Rochelais, pointé à 25 minutes de Tom Dolan, fait clairement partie des candidats à la victoire finale : “Il va vite, fait peu d’erreurs et revient toujours. Il a énormément de qualités pour devenir un beau vainqueur de la Solitaire“. Jules Ducelier ajoute : “Alexis a toujours été rapide, mais cette fois, il arrive à tenir ce niveau tout au long de la course. Il a vraiment passé un cap mentalement“.
En embuscade à respectivement 1h05 et 1h33 du leader, Paul Morvan (Foricher-French Touch) et Martin Le Pape (Paprec), 6e et 7e de cette deuxième étape, auront aussi “un beau coup à jouer” selon Yoann Richomme, qui complète : “Ils sont tous les deux solides et réguliers. Martin a perdu gros dans les derniers milles sur cette étape, il a été très mal payé, mais rien n’est joué.”
Un épilogue musclé
En revanche, cette deuxième étape a coûté cher à plusieurs favoris, dont Loïs Berrehar (Banque Populaire), 2e de la première étape et 9e à Pornichet, pénalisé par la perte de ses aériens dans les orages. “C’est le grand perdant de l’étape, analyse Dominic Vittet. Je dis toujours aux marins que quand on ne sait pas exactement où aller, on avance moins vite. Je crois que c’est ce qui lui est arrivé.”
Respectivement 17e et 28e, Arno Biston (Article.1) et Tom Goron (Xplorassur) n’ont pas réussi non plus à tirer leur épingle du jeu. Contraint à l’abandon suite à un talonnage à l’entrée de la Ria del Muros, Paul Cousin (Région Normandie) pourra aussi nourrir quelques regrets. “Il va sûrement avoir envie de bien faire sur la dernière étape, qui passe devant chez lui, confie Jules Ducelier, lui-même ancien skipper de Région Normandie. Il est peut-être un peu moins fatigué que les autres, ça peut être un avantage.”
Car après cette étape longue et éprouvante pour les nerfs, la récupération va être cruciale, alors que le départ de la dernière étape entre Pornichet et Le Havre a été décalé de samedi à dimanche. Les conditions, elles aussi, vont radicalement changer. “Mercredi, ils vont avoir du gros temps au portant dans la Manche, ça va être costaud”, annonce Dominic Vittet. “Cette fois, ce sera du pur Figaro avec de la brise, des cailloux et du courant“, complète Jules Ducelier, tandis que Yoann Richomme rappelle : “On en a connu des étapes de ce genre qui ont fait très mal. Quand la fatigue s’accumule, la capacité à attaquer de nuit devient déterminante. On va voir qui en a encore sous la pédale.“
Photo : MR / La Solitaire du Figaro Paprec