L’annonce jeudi de la disparition de Charlie Dalin, à l’âge de 42 ans, des suites d’un cancer rare du tube digestif, a provoqué une vague de réactions attristées et d’hommages au vainqueur de la dernière édition du Vendée Globe. Pour retracer le parcours et la personnalité du Havrais, Sailorz s’est appuyé sur les témoignages de marins qui ont navigué avec et contre lui, Yoann Richomme, Paul Meilhat, Yann Eliès, de la directrice du pôle Finistère de Port-la-Forêt, Jeanne Grégoire, et de l’architecte naval Guillaume Verdier, qui a dessiné ses deux Imoca.
Interrogés sur leurs premiers souvenirs de Charlie Dalin, les témoins que nous avons interrogés ont tous leurs anecdotes qui en disent beaucoup sur le caractère de celui qui, très tôt, a développé une véritable passion pour la compétition. “Je me rappelle de lui lors de nos études à Southampton (d’architecture navale), je regardais ce Français qui côtoyait les Anglais plus que n’importe qui d’autre et avait déjà une appétence pour la régate de haut niveau, au point qu’on l’avait invité à venir faire quelques étapes du Tour de France à la Voile avec nous”, raconte Yoann Richomme.
Cette appétence se double d’une réelle curiosité pour les bateaux de course, qui amène le Havrais, après l’Angleterre, à multiplier les stages dans des cabinets d’architecture navale ou des chantiers à l’étranger, notamment en Espagne, où il croise pour la première fois la route d’un certain Guillaume Verdier. “A l’époque, je dessinais l’Hydraplaneur (d’Yves Parlier), un morceau était construit à Barcelone dans un chantier où Charlie était en stage ou pour un premier job. Comme on connaissait des gens en commun, on avait discuté un quart d’heure, on s’était tout de suite super bien entendus, car on parlait le même langage. “
Leurs chemins vont se séparer provisoirement et Charlie Dalin se lancer véritablement au large, d’abord dans la Classe Mini, avec d’emblée des résultats, puisqu’il se classe deuxième des Sables-Les Açores-Les Sables en 2008 et de la Mini Transat (en série) un an plus tard, avant des débuts en Figaro en 2011. “Il est arrivé sur le circuit juste après moi, se remémore Paul Meilhat, c’étaient ses années Keopsys (du nom de son sponsor de l’époque). Comme beaucoup, il a commencé par la petite porte, dans des projets où tu n’as pas de thunes et où tu te démerdes. C’est bien de se rappeler de ces moments-là parce qu’on ne l’imagine que sur de gros projets comme Macif, mais non, lui aussi a fait son chemin, combattu et galéré en Figaro.”
“Toujours à 200 %”
Alors encore skippeuse, Jeanne Grégoire, devenue par la suite coach puis directrice du pôle Finistère course au large de Port-la-Forêt, où le Normand a fait ses classes en Figaro, se souvient quant à elle d’une participation commune au Tour de Bretagne 2011 : “L’image que j’en garde, c’est qu’il a poussé la barre à la bouée sous le vent alors que je n’avais pas fini d’affaler le spi, j’ai cru que j’allais partir à l’eau avec, je n’étais déjà pas assez rapide pour lui !“
Et cette dernière d’ajouter : “Ensuite, au pôle, on a vite vu qu’il y avait certes du talent, mais surtout, une grosse force de travail. C’était le meilleur partenaire d’entraînement possible, toujours à l’heure sur la ligne de départ et toujours à 200 %, il n’y avait pas de journées où il était moins dedans, comme ça nous est tous arrivé. Très peu de gens parviennent à ce niveau d’engagement permanent. On se disait, qu’à un moment, ça serait ponctué des résultats.”
Ces derniers commencent par arriver en 2014, quand Charlie Dalin débute une série de cinq podiums consécutifs sur la Solitaire du Figaro (trois fois troisième, deux fois deuxième), seulement réalisée avant lui par Jean Le Cam (1992-1996). “Tu avais l’impression que le Figaro était fait pour lui et pour sa façon de naviguer, dans le sens où c’était quelqu’un de très précis et pointilleux, qui regardait en permanence ce que faisaient les autres, toujours à remettre en question ses choix”, analyse Paul Meilhat, qui a précédé le Havrais au sein du dispositif Skipper Macif, par lequel est également passé Yoann Richomme.
Qu’est-ce qui l’a empêché finalement de décrocher le Graal en Figaro ? “Peut-être parce que dans sa volonté de ne négliger aucun détail, il prenait peu de risques sur l’eau, répond ce dernier. En revanche dans son engagement personnel, il en prenait, il était toujours à fond, ça lui a permis d’être le meilleur sur cinq ans. Et il ne gagne certes pas la Solitaire, mais a été plusieurs fois champion de France [en 2014 et 2016].”
“Un côté obsessionnel”
Comme Paul Meilhat, Yoann Richomme a bataillé au cours de ces années 2010 avec Charlie Dalin sur le circuit Figaro. “On a eu des parcours finalement assez proches, des façons de faire communes, avec cependant des caractères assez différents qui font qu’on a tous les deux un peu pris de l’autre. Il m’a tiré vers le haut, parce qu’il était très sérieux, besogneux, concentré, précis dans le détail, là où je pouvais parfois être plus léger. On savait que quand on allait se retrouver, la compétition allait être intense.”
Les deux hommes se retrouveront ensuite en Imoca, classe dans laquelle Charlie Dalin fait ses débuts en 2015, co-skipper de Yann Éliès sur la Transat Jacques Vabre (3e). “Notre association en mer a bien fonctionné, confie ce dernier. Sur nos deux Transat Jacques-Vabre (la deuxième en 2019, victoire sur Apivia), une ou deux fois, on s’est regardés dans les yeux en se disant qu’on se sentait forts tous les deux, presque invincibles. Lui était très cartésien, avec le besoin de se réfugier derrière les chiffres et les logiciels, moi j’étais un peu l’opposé, très orienté feeling. Je pense qu’à l’issue du Vendée Globe 2020-2021, il a essayé de travailler cet aspect, de laisser ses émotions et ses sensations prendre un peu plus de place dans sa réflexion. Avant le départ du dernier Vendée, on le sentait plus accessible, plus enclin à partager.”
Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir “un côté un peu obsessionnel” selon Guillaume Verdier, qui s’en amuse : “Je me rappelle de moments où il m’appelait dans la voiture quand je partais en soirée à Auckland, alors que c’était le matin pour lui, et d’être obligé de m’arrêter au bord de la route pour l’écouter me parler des safrans qu’on était en train de dessiner. Tu avais envie de lui dire : « Charlie, on en reparle la prochaine fois ? » Mais il était persistant, il ne laissait pas tomber tant qu’il ne comprenait pas. On avait fini par se charrier gentiment sur le sujet.”
Le Vendée Globe 2024,
“l’accomplissement de sa carrière”
Ce côté obsessionnel, Charlie Dalin l’avait d’ailleurs revendiqué après l’arrivée de son Vendée Globe gagnant, en janvier 2025, confiant avoir été obnubilé pendant quatre ans par sa quête de victoire, après sa deuxième place en 2021 derrière Yannick Bestaven alors qu’il avait coupé la ligne en tête – ce dernier avait bénéficié d’un temps de compensation pour avoir participé aux recherches de Kevin Escoffier. “Finalement, il arrive à gagner en Imoca, parce qu’il est arrivé à mettre toutes les choses dans l’ordre, comme il le voulait”, observe Paul Meilhat, tandis que Yoann Richomme ajoute : “Pour moi, sa joie aux Sables-d’Olonne restera l’image la plus marquante de Charlie, un moment magique et l’accomplissement de sa carrière. Quand on a su par la suite qu’il l’avait fait avec un cancer, on était tous d’autant plus admiratifs.”
Pour Yann Eliès, “il était en mission, il ne se disait pas forcément que c’était la dernière, mais qu’en tout cas, celle-là, il ne fallait pas la rater. Sa maladie lui a sans doute donné un supplément d’âme.” La veille de l’arrivée, Jeanne Grégoire et l’équipe du pôle Finistère étaient partis à sa rencontre au large des Glénan, une image restée à jamais gravée dans la mémoire de la directrice du pôle, qui, la gorge nouée, se souvient d’une autre, plus récente : “C’était ce printemps, il était retourné faire un tour sur son bateau (Macif Santé Prévoyance) avec Sam (Goodchild, qui lui a succédé à la barre de l’Imoca) et Charlotte (Yven), on était en entraînement avec les Figaro, on était venus le saluer… Il avait l’air heureux.”
“Un mec super précis, un style”
Que retiennent nos témoins de la personnalité discrète du vainqueur du Vendée Globe ? “J’ai eu la chance d’avoir des rapports presque intimes avec lui, répond Yann Eliès. Charlie était quelqu’un de très pudique, qui ne se livrait pas facilement sur ses sentiments, mais une fois qu’on avait accès à l’intérieur, c’était vraiment sympa. Il était souvent tiraillé entre sa passion, son obsession de vouloir bien faire les choses professionnellement et le souci d’arriver à passer suffisamment de temps avec sa famille, le juste milieu n’était pas facile à trouver.”
Pour Guillaume Verdier, “Charlie était très affectueux, je me souviens que sur son premier Vendée Globe, alors que j’étais à Auckland pour Team New Zealand, il m’avait passé un coup de fil au moment de passer au sud de la Nouvelle-Zélande, histoire de me dire qu’il pensait à moi.”
Quelle trace laissera Charlie Dalin, élu Marin de l’Année 2025 français et international ? “Celle d’un grand marin qui a su répéter les résultats année après année, répond Yoann Richomme. Rester au top tout le temps comme il l’a fait, c’est extrêmement rare. Ne serait-ce que pour ça, il a très largement marqué ma génération et la course au large en général.” Paul Meilhat abonde : “Les gens vont sans doute se souvenir de son combat contre la maladie, mais moi je me souviendrai d’un des meilleurs marins qu’on n’ait jamais eus. En ce moment, je travaille avec Élodie Bonafous, quand je suis rentré dans son bateau, le sistership de Macif, j’ai tout de suite vu toutes les choses que Charlie avait imaginées et pourquoi elles étaient à telles places. C’est ça qu’il va laisser Charlie, un mec super précis, un style.”
Pour Yann Eliès enfin, “ça n’a peut-être pas la portée symbolique des Pen Duick d’Eric Tabarly, mais ses deux Imoca sont le fruit de son imagination et de son travail. Et quel plus beau symbole, au moment où il nous quitte, de voir son bateau en tête de la Vendée Arctique.”
Photo : Maxime Horlaville / Disobey / Macif