Arnaud Boissières

Arnaud Boissières : “Ce que je recherche, c’est le fun”

Reparti sur une sixième campagne de Vendée Globe consécutiveArnaud Boissières fait partie des 120 skippers (participation record) qui prendront le départ samedi à Cherbourg-en-Cotentin de l’édition 2026 de la Drheam-Cup à bord de son Imoca April Marine-Tahiti Déménage Tout. Le skipper de 53 ans sera notamment accompagné par un équipier tahitien, Henri Michel. L’occasion pour Sailorz d’échanger avec lui.

Tu t’es lancé l’an dernier sur une sixième campagne de Vendée Globe, comment as-tu pris cette décision ?
Avant de partir sur le dernier, je me suis dit que je me laissais l’option, si je faisais un bon Vendée, de continuer le projet, mais peut-être en mettant quelqu’un d’autre à ma place. Finalement, la physionomie de la course a fait que j’avais envie de repartir : étrangement, je n’étais pas dans le bon timing dans les mers du Sud, il m’est aussi arrivé des trucs dont je n’ai pas beaucoup parlé, comme un staphylocoque qui m’a obligé pendant neuf jours à être sous antibiotiques qui ont généré plein d’effets secondaires et m’ont vachement fatigué. Du coup, je n’étais pas en phase dans le Sud, d’autant qu’un deuxième truc s’est ajouté quand on s’est retrouvés à portée d’icebergs, alors qu’on nous disait qu’ils étaient derrière nous, ça a généré un stress particulier. Et finalement, pendant mes douze jours sous gréement de fortune vers la Martinique après mon démâtage au large du Cap Vert, j’ai eu le temps de réfléchir, je me suis posé la question de continuer ou non, je me suis dit qu’il ne fallait pas arrêter sur un échec. J’en ai bien sûr parlé à mes partenaires et à mon entourage proche, parce que tu ne décides pas ça tout seul – mon fils de dix ans avait particulièrement mal vécu le dernier départ – et on s’est dit que repartir était une bonne solution.

Au bout de cinq Vendée Globe, il n’y avait pas d’usure chez toi ?
Quatre au final, parce que je n’ai pas terminé le dernier… mais non, parce qu’à chaque fois, le projet a été différent. C’est encore le cas cette fois-ci, avec un bateau plus performant et des choses que je ne faisais pas avant, comme de la prépa physique et mentale, j’avais trop minimisé ces aspects jusque-là. Donc, non, je ne suis pas lassé, la preuve, je cherche à naviguer dès que je peux, c’est pourquoi je suis au départ de la Drheam-Cup, je trouve juste dommage qu’on ne soit que deux Imoca (avec Resilient, celui de Pierre-Louis Attwell).

Tu as effectivement fait le choix de repartir sur un autre bateau, celui que skippait Benjamin Dutreux sur le dernier Vendée Globe (plan VPLP-Verdier mis à l’eau en 2015 sous le nom d’Hugo Boss), pourquoi ?
J’avais étudié plusieurs options, et notamment celle de racheter Oceans Lab, le bateau de Phil Sharp. J’ai été le voir quatre ou cinq fois à La Rochelle, je trouvais qu’il avait un super potentiel. C’est une piste que j’ai longtemps privilégiée, mais qui n’a pas abouti parce que le dossier était complexe, j’avais proposé à Phil Sharp de faire des trucs ensemble, je n’ai pas eu beaucoup de retours positifs de sa part, c’est comme ça… J’avais aussi pensé à Bureau Vallée, parce que j’aimais vraiment bien ces bateaux [trois plans Manuard ont été construits dans les mêmes moules, l’Ex L’Occitane devenu Bureau ValléeInitiatives Cœur et Oceans Lab, finalement racheté par Louis Duc, NDLR]. Et finalement, je me suis retrouvé à discuter avec Benjamin qui est mon voisin aux Sables, je pensais que son bateau n’était pas disponible, et on a trouvé une super formule l’an dernier en naviguant tous les deux. La partie du budget que j’ai amenée m’a permis de faire baisser le prix d’achat du bateau, on a mélangé nos équipes et nos expériences, ça s’est fait en bonne intelligence sportivement et économiquement. Et ça m’a conforté dans mon envie de repartir sur ce bateau sur lequel j’ai pris beaucoup de plaisir, parce que finalement, ce que je recherche, c’est du fun.

“Il me manque environ 400 000 euros”

La Mie Câline a annoncé en fin d’année dernière la fin du partenariat qui vous liait, comment as-tu rebondi avec April Marine ?
Ce n’était pas vraiment une surprise : au retour du Vendée Globe, j’avais senti qu’il y avait un truc, même si très amicalement, ils m’avaient encouragé à repartir. Dix ans de partenariat, ce n’est pas anodin. Même s’ils ne me l’ont pas dit comme ça, il y a peut-être un phénomène de lassitude qui se crée si tu n’es pas là constamment à activer le sponsor, je suis d’ailleurs assez admiratif de ce que fait Sodebo avec Thomas Coville, ils sont toujours dans quelque chose de dynamique, de positif. Pour revenir à mon projet, on était en discussion avec une entreprise qui devait prendre le relais, on voulait l’annoncer en même temps que le non-renouvellement de La Mie Câline, ça n’a pas marché comme ça. Et finalement, April Marine, qui faisait partie de mon collectif de partenaires depuis six ans, a renforcé son engagement. Ils avaient eu un projet Mini pendant quatre ans qu’ils voulaient arrêter avant le Vendée Globe, je les avais convaincus de continuer, et spontanément, ils m’avaient proposé de gérer le projet, ce que j’ai accepté. On a acheté un bateau, sélectionné Emma (Le Clech) pendant le village du Vendée, elle a fini la dernière Mini Transat, April Marine était super content. Ensuite, la question s’est posée pour eux de continuer le projet Mini ou de monter en puissance dans le projet Imoca, ils ont finalement choisi la deuxième option, sachant que je cherche un co-partenaire.

Pour quel budget ?
Aujourd’hui, je suis à 900 000 euros par an, l’objectif est de passer à 1,3-1,4 million, il me manque environ 400 000. Ça me permettrait de financer les évolutions du bateau, et notamment une nouvelle paire de foils, mais aussi d’upgrader la partie sportive, en m’entourant, par exemple, plus souvent de Julien Pulvé, qui est venu m’aider sur la Vendée Arctique et navigue avec moi sur la Drheam Cup, avec Tim Darni, Pierre Daniellot et un Tahitien, Henri Michel.

Ton bateau sur la Drheam-Cup s’appelle April Marine-Tahiti Déménage Tout, c’est lié ?
Oui, tout à fait, c’est le nom de sa boîte. L’idée, c’est que j’ai envie de faire de l’équipage. Si tu es très riche, tu fais The Ocean Race, j’aimerais bien, mais niveau budget, les chiffres m’affolent un peu, donc ce n’est pas pour moi pour l’instant. Du coup, j’essaie de faire d’autres courses, ce qui me permet d’amener du monde à bord. Il se trouve que je suis copain avec Titouan Lamazou qui est souvent en Polynésie et que je vois régulièrement quand il vient aux Sables. Récemment, il m’a parlé d’un de ses copains en me disant qu’il avait son entreprise et aimerait faire un peu de course au large. On s’est fait plusieurs visios, je lui ai proposé de financer des courses en équipage, on commence par la Drheam-Cup et si ça marche, on essaiera de faire d’autres choses derrière. Il m’apporte un peu de budget, le feeling est bien passé, et je me dis que si c’est Titouan Lamazou qui me l’envoie, c’est que ce n’est pas un branquignol !

“Arriver à faire dans
les quinze sur le Vendée”

Quels sont tes objectifs sportifs sur cette nouvelle campagne, à commencer par la Route du Rhum en fin d’année ?
Sur le Rhum, dans les dix premiers, ça serait bien. Je pense que j’ai les moyens de bien faire, même si le niveau est dingue. Quand tu vois les petites jeunes qui arrivent comme Elodie Bonafous, elles font peur ! L’objectif pour le prochain Vendée Globe serait d’arriver à faire dans les quinze avec un bateau upgradé, et plus si affinités. Maintenant, je te dis ça avec beaucoup d’humilité, et si je réussis à aller au bout de ce sixième Vendée Globe, ça sera quand même assez monstrueux, je n’étais pas parti pour faire ça quand je suis arrivé là-dedans en 2008 !

Tu n’éprouves pas de frustration de ne jamais avoir eu un bateau neuf ou les armes pour viser plus haut ?
De la frustration, non, peut-être un petit regret de ne pas avoir franchi le pas en 2009-2010 avec Akéna Vérandas. On avait émis un moment l’idée de construire un bateau, ça ne s’était pas fait, parce que ça coûtait cher et qu’il fallait être capable de ne pas avoir de visibilité pendant un an. Maintenant, je t’avoue qu’aujourd’hui, je suis intrigué et un peu déçu par ce qui se passe. Je trouve qu’on n’a pas été courageux, et moi le premier, de ne pas avoir interdit à un moment la construction de nouveaux bateaux. Quand je vois comment on peut encore faire évoluer des Imoca comme le mien, ou un bateau comme Macif qui est super performant et que malgré ça, on reconstruit derrière, je m’interroge. Aujourd’hui, je m’éclate, je préfère avoir du fun et ne pas avoir un bateau neuf, plutôt que de découper du carbone à tout va et d’être enfermé dans un hangar avec une équipe de vingt personnes.

Ce sera ton dernier Vendée Globe ?
La question se pose, forcément. Je me verrais bien continuer en mettant un ou une jeune avec moi, faire du double, de l’équipage. C’est à la mode en ce moment, mais ce n’est pas pour ça, c’est parce que j’ai pris goût à monter des projets, ce qui n’était pas du tout mon objectif quand je suis arrivé en 2008, je venais juste pour naviguer.

Photo : Jean-Baptiste D’Enquin / Arnaud Boissières / April Marine

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