Solitaire du Figaro

Joseph Bizard : « Un modèle de plus en plus précaire »

L’annonce, vendredi 17 juillet, par OC Sport du passage de la Solitaire du Figaro en Ocean Fifty à horizon 2028 a suscité un très grand nombre de réactions (voir notre article), très majoritairement hostiles au projet. Afin de savoir comment l’organisateur avait accueilli ce déferlement, Sailorz s’est entretenu vendredi matin avec son directeur général, Joseph Bizard.

Vous attendiez-vous à une telle levée de boucliers après votre annonce ?
Compte tenu de la place de la Solitaire du Figaro dans notre univers, oui, on s’attendait à ce que ça suscite des réactions, notamment de tous ceux qui, pendant des années, ont contribué à écrire l’histoire de la course. Elles sont toutes légitimes, nous les entendons et nous les comprenons, mais ce qui doit nous intéresser, ce n’est pas tellement ce qu’elles expriment au moment où fait notre annonce, mais ce qu’elles disent de la vision de notre sport. D’un côté, il y a celle de la classe Figaro Beneteau et de la Fédération, qui considèrent que la course est la colonne vertébrale d’une filière et d’un circuit et qui veulent aller plus fort dans cette direction, ce qui n’est pas illégitime en soi, c’est leur rôle. De l’autre côté, il y a nous, en tant qu’organisateur, dont la responsabilité est d’aller convaincre des partenaires, des villes, une audience, d’investir de leur temps et de leur argent pour qu’on puisse financer l’événement et permettre aux marins de se financer eux-mêmes. Ces deux visions se sont conciliées bon an mal an pendant des années, mais aujourd’hui, si tout le monde est d’accord pour dire que le format sportif est superbe et donne des courses haletantes, on constate aussi tous que le modèle est de plus en plus précaire. Je rebondis au passage sur une remarque de Jean-Luc Denéchau (président de la Fédération française de voile) qui a dit à propos de notre changement, que si le Tour de France mettait d’autres vélos sur la course, ce ne serait plus le Tour de France. Oui, mais le Tour de France va très bien ! Pas la Solitaire.

Vous pouvez nous donner des chiffres ?
Le budget de la Solitaire, en fonction des années, oscille entre 1,5 million et 2 millions d’euros, et globalement, elle a rarement été beaucoup plus qu’à l’équilibre. Toutes les années n’ont pas été négatives, mais depuis que nous en avons obtenu la location-gérance en 2011, les pertes cumulées se montent à 2 millions d’euros, donc on peut quand même parler d’exploitation structurellement déficitaire. Et la dynamique depuis trois ans s’est aggravée, avec un déficit à cinq chiffres en 2024, qui a basculé à six en 2025, entre 100 000 et 200 000 euros nets par édition. Et le plus inquiétant, c’est que beaucoup de signaux nous font dire que ce sera pire à l’avenir : aujourd’hui, les collectivités, qui ont historiquement beaucoup soutenu la course au large, investissent de l’ordre de 50 % de moins qu’avant. Par exemple – et ce n’est pas leur faire offense parce qu’ils nous ont aidés sur cette année -, Le Havre investit aujourd’hui trois fois moins sur une arrivée de la Solitaire que par le passé, et c’est logique, ils ont des contraintes avec lesquelles ils doivent composer. La deuxième chose, c’est que les partenaires privés y trouvent de moins en moins leur compte en termes de retour sur investissement. Aujourd’hui, on entend dire que la Solitaire se porte bien ; la réalité, c’est qu’elle fait entre 20 et 30 millions d’euros en EAE (équivalent d’achat d’espace) tous les ans, un chiffre qui se maintient, là où dans le même temps, toutes les autres courses au large multiplient ce chiffre par deux, trois, quatre ou cinq. Donc, quand tu vas voir un sponsor ou une ville, ils te disent que la Solitaire, ce n’est plus ce que c’était. Ce qui nous fait dire que les pertes d’aujourd’hui seront peut-être l’année prochaine entre 200 000 et 300 000 euros. Et ça, ce n’est pas soutenable. Avec ce modèle, la course est en faillite dans deux ans.

« Plus on investit, moins
les résultats sont bons »

Elle est moins médiatisée qu’avant, mais avez-vous suffisamment investi dans les contenus pour sa visibilité ?
J’entends cette critique et je pense que c’est faire offense à tous ceux qui travaillent d’arrache-pied pour que la Solitaire soit belle de le penser. Il faut d’abord rappeler qu’on a été un des seuls événements organisé en France pendant le Covid, parce qu’on voulait que la course garde son nom, sa dynamique, pour aller chercher des partenaires par la suite, et on l’a fait à nos frais. Cela nous a permis ensuite de trouver la Loire-Atlantique et Paprec. La réalité, c’est qu’on n’a jamais cessé d’investir : on a changé la durée des étapes, rajouté des moyens de communication sur les bateaux pour qu’ils puissent envoyer des images, utilisé tous les réseaux sociaux à notre disposition, inventé le trophée de la Solitaire qui n’existait pas, événementialisé… Mais ce que l’on constate, c’est que plus on investit, moins les résultats sont bons, donc c’est bien qu’il y a un problème de modèle.

Un modèle que vous avez souhaité revoir en avançant la course en juin, ce qui a donné lieu à des désaccords avec la classe Figaro Beneteau, à quel point cela a-t-il joué sur la suite des événements ?
Pour répondre à cette question, je veux rappeler la chronologie des événements : juste après avoir organisé la Solitaire pendant le Covid, on s’est réunis à Saint-Nazaire avec la Fédération et la classe. Le département de la Loire-Atlantique venait de s’engager, ce qui nous donnait de la visibilité sur six ans, la première chose qu’on a alors demandée, c’était de repositionner la course en mai/juin, parce qu’on avait bien vu en le faisant en 2018, qu’en août-septembre, le modèle n’était pas viable. Résultat : la Fédé et la classe ont fermé la porte, en 2021, 2022, 2023, 2024, 2025, avec une position, sans doute légitime, qui consistait à dire : « Notre priorité est d’avoir un circuit toute l’année avec en point d’orgue la Solitaire en fin de saison ». Mais cette approche était strictement sportive, elle faisait fi des réalités économiques. Les conséquences, on n’a pas tardé à les voir : la Loire-Atlantique a eu de plus en plus de difficultés à s’organiser pour septembre, avec notamment des collaborateurs qu’il fallait faire travailler pendant tout le mois d’août. C’est une des raisons, pas la seule, pour laquelle on l’a perdue l’année dernière. Et la Loire-Atlantique, c’était 850 000 € par an ! Même chose pour les autres partenaires qui nous disaient depuis trois-quatre ans que la fenêtre de septembre ne leur convenait pas, car ils ne pouvaient pas activer.

« La Solitaire, ce n’est pas
juste un bateau »

Ce qui vous est beaucoup reproché depuis une semaine, c’est de tourner le dos à l’histoire de la course, à son ADN, notamment à la monotypie, en vous tournant vers les Ocean Fifty, qu’avez-vous à répondre à cela ?
Là aussi, il faut reprendre la chronologie : notre contrat de location-gérance avec Le Figaro se terminait fin 2026. Dans cette perspective, on a commencé à réfléchir à l’avenir de la course en 2023. Depuis, on a tout mis sur la table, on n’a pas du tout exclu la possibilité de continuer en monotypie, au contraire, c’est la première piste qu’on a creusée. Mais avec la classe Figaro et la Fédération, on était globalement d’accord sur le constat, pas sur les solutions : leur approche, qui était d’assumer pleinement le caractère de filière de formation, ne nous convenait pas en tant qu’organisateur d’un grand événement. D’où le courrier qu’on leur a adressé en 2025 pour officialiser la fin de notre contrat (qui arrivait à échéance fin 2026), on l’a finalement prolongé d’un an pour se laisser du temps. On a dans le même temps parlé avec la Class40, qui a préféré décliner notre proposition, et c’est au bout d’un an et demi que, après avoir travaillé des scénarios qui paraissaient plus « naturels », on s’est dit qu’il fallait prendre une décision davantage de rupture. C’est seulement à ce moment-là que les Ocean Fifty sont apparus, ça remonte à quelques mois. Donc oui, on savait à ce moment-là qu’on irait à l’encontre des 30 dernières années de la course, mais on n’a pas pris cette décision à la légère.

Ce qui choque certains, c’est que, malgré cette rupture avec ce passé, la course va continuer à s’appeler la Solitaire du Figaro…
Mais la Solitaire, ce n’est pas juste un bateau : c’est une marque, une histoire, un format sportif et événementiel, un ensemble de critères qui font qu’au bout de 57 éditions, on dit : « C’est la Solitaire du Figaro ». À ces ingrédients intemporels, s’est ajoutée depuis une trentaine d’années une composante clé, la monotypie, mais cela ne veut pas dire que c’est ce qui permettra à la course d’être encore là à l’avenir. Notre conviction aujourd’hui, c’est que la monotypie n’est pas forcément la réponse pour les dix prochaines années. Et peut-être que dans quinze ans, la Solitaire se jouera sur un autre support ou y reviendra. Je prends juste un exemple : il y a dix ans, le Tour de Voile a basculé sur un format inshore en Diam 24, malgré cela, c’est resté le Tour de Voile, dont la Fédération a défendu la place dans le calendrier en juillet alors que le changement était radical.

La Fédération, la classe, beaucoup de skippers, veulent se mobiliser pour que la course continue en Figaro Beneteau 3 (le terme Figaro ne sera plus utilisable à partir de 2027), est-ce que s’ils y parviennent et s’ils décident d’appeler cette course « La Solitaire », cela sera possible pour eux ?
Je ne suis pas juriste, mais je ne crois pas que ça puisse être véritablement possible en l’état. Maintenant, la poursuite d’une course en solitaire sur ces bateaux-là n’est pas un sujet pour nous, c’est même souhaitable. On est évidemment très favorables à ce que cette filière continue, on y a investi pendant 20 ans et on continue à le faire, notamment sur la Transat Paprec. Par contre, il faudra respecter la propriété intellectuelle du nom La Solitaire du Figaro.

Photo : Thomas Campion

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