K-Challenge a dévoilé mardi à Lorient le nouveau partenaire titre du défi français pour la Coupe de l’America, La Roche Posay, ainsi qu’une partie de l’équipe technique et navigante, dont fait partie Amélie Grassi. Une surprise quand on sait que la navigatrice de 31 ans s’était jusqu’ici surtout illustrée au large, et l’occasion pour Sailorz d’échanger avec elle.
Peux-tu nous raconter comment tu te retrouves aujourd’hui embarquée dans ce projet Coupe de l’America ?
Comme toi, je suis encore un peu surprise ! Un mois après mon retour de la Globe 40 [elle a disputé deux étapes avec Ian Lipinski, voir le film Double Inconnu, à l’affiche actuellement du Sailorz Film Festival, NDLR], j’étais chez moi à monter des meubles, à faire de la rénovation en me disant que j’allais avoir une année assez tranquille, quand j’ai reçu un appel de Bruno Dubois (codirecteur du défi). Il me dit que sur la prochaine Coupe, il n’y aura plus de cyclistes, mais une cinquième place à bord pour une femme et il me demande si ça m’intéresse. De prime abord, je suis assez surprise, je me demande pourquoi moi ? Vu que c’est un monde complètement inconnu pour moi, j’ai du mal à comprendre pourquoi on vient chercher un profil comme le mien pour ce job-là, alors qu’en France, on a plutôt tendance à sélectionner des parcours olympiques pour la Coupe.
Et tu as obtenu la réponse ?
Dans la discussion, Bruno m’explique que ça va être un job qui va nécessiter de passer beaucoup de temps sur des ordinateurs, des données, du simulateur, car c’est probable que le cinquième poste, même s’il n’est pas encore vraiment défini, soit assez axé sur ces sujets-là, en plus de plein d’autres petits réglages à bord. Et il me dit que comme je vole déjà sur des bateaux de 32 mètres, je vais normalement aimer voler sur un AC75. Peu à peu, en faisant le tour de tous les sujets, je comprends que je vais pouvoir appliquer au domaine de la Coupe mes compétences acquises en course au large, particulièrement sur les trimarans volants. Du coup, ça a titillé ma curiosité. Après, il fallait passer par la sélection Women’s America’s Cup.
Comment s’est-elle passée ?
Il y avait plusieurs parties, avec d’un côté des séances de simulateur en AC40, ce n’était pas forcément une histoire de performance, mais plus pour voir avec quelle aisance on arrivait à le prendre en main et comment on fonctionnait dans le groupe. Et un entretien de motivation avec Philippe Presti (directeur sportif) et Philippe Mourniac (entraîneur), qui a été un moment clé pour comprendre ma vision, ma façon de travailler, ce que je venais chercher dans ce projet. Ils m’ont demandé si j’avais conscience de ce que j’allais perdre, de l’inconnu dans lequel je m’engageais, de la montagne à gravir. On a aussi parlé de capacité à travailler en équipe et d’être au service d’un projet. Et au final, tout est allé assez vite parce que la sélection a eu lieu en fin de semaine dernière, on s’est mis d’accord lundi pour une annonce mardi. Pour l’instant, il n’y a que moi sur l’AC75, mais assez rapidement, je vais être rejointe par une autre, parmi les neuf filles qui vont être retenues dans cette sélection Women’s America’s Cup, pour qu’on puisse partager ce rôle.
“Ce projet va me demander
un engagement total”
Tu quittes effectivement un univers du large dans lequel tu t’épanouissais, pour celui, inconnu, de l’inshore à très haute vitesse, as-tu tout de même hésité avant d’accepter ?
C’est clair que j’ai dû faire la balance. D’un côté, je me disais que c’était une opportunité de dingue, un truc dont on n’ose à peine rêver dans sa vie, et de l’autre, il y avait la déception de me dire que j’allais devoir renoncer à des projets de large qui me tenaient à cœur, avec des gens avec lesquels j’aimais beaucoup travailler. Donc ça n’a pas été facile. A un moment, j’ai essayé d’imaginer conjuguer les deux, mais je me suis vite rendu compte que ça n’allait pas être possible. J’arrive dans un univers complètement nouveau, donc les premiers mois, il va vraiment falloir que je sois à fond pour m’en imprégner, et ensuite, ça va dérouler assez vite jusqu’à la Coupe. Ce projet va me demander un engagement total, il va aussi sûrement me faire monter en compétence pour revenir plus forte en course au large.
A quels projets as-tu dû renoncer ?
Je ne dirai pas les noms, car je suis désolée de les avoir « plantés », mais j’avais des navigations prévues en Ultim, je devais aussi faire la Normandy Channel Race et le Tour d’Irlande en Class 40, et il y a bien sûr le double projet The Ocean Race/Vendée Globe avec Paul Meilhat. Il continue, et Paul travaille beaucoup en ce moment pour trouver des partenaires, mais en m’engageant avec K-Challenge, je sais que je ne pourrai pas être à bord pour The Ocean Race. Maintenant, rien ne m’empêche d’enchaîner sur le Vendée Globe derrière, c’est en tout cas l’objectif. Le scénario idéal serait que je réintègre le projet en juillet 2027 après la Coupe.
“J’ai un bon flow !”
Que t’inspire la Coupe ? Est-ce un univers qui t’intéressait jusqu’ici ?
Je ne suivais pas à 200 %, mais je regardais toutes les régates et j’avais été particulièrement sensible au projet Women’s sur la dernière édition. Maintenant, je ne me sentais pas du tout faire partie du truc. Autant en course au large, je me permettais depuis quelques années de rêver des plus grands défis possibles, mais là, jamais je n’aurais imaginé que j’allais me retrouver embarquée dans cette aventure ! Maintenant, en commençant à discuter avec l’équipe, je vois plein de parallèles : dans les deux cas, c’est du sport de haut niveau donc très exigeant, avec des process et des façons de penser qui se recoupent.
Tu intègres une équipe désormais bien financée et structurée, quelles sont tes ambitions ?
Sur la dernière édition, on a bien vu qu’ils avaient manqué de temps, l’équipe s’était lancée tard. Là, j’ai senti que j’arrivais dans un univers solide et effectivement bien structuré, avec un bon bateau, une équipe bien staffée, des grands talents dans tous les départements. Du coup, la victoire n’est pas forcément l’objectif annoncé, mais en tout cas, je sens qu’on est outillés pour performer et que cette fois, on commence dans les temps. On est au boulot tous les jours avec les moyens et le timing pour réussir.
En quelques années, tu as fait du Mini, du Class40, de l’Imoca, de l’Ultim, maintenant de l’AC75, quel est ton regard sur ce parcours ?
Ça m’arrive souvent de me demander pourquoi j’en suis là ! Parce qu’il y a beaucoup de gens qui travaillent dur et méritent autant, mais n’ont pas la chance d’avoir un parcours comme ça. Maintenant, je pense que je travaille beaucoup, que j’ai un côté assez humain, qui fait que quand je passe d’une équipe à une autre, ça se passe bien, et un peu de réussite, j’ai un bon flow ! Ça me fait un peu penser à The Ocean Race Europe avec Biotherm, ce genre de période où tout s’enchaîne, où tout paraît facile, tu voles de victoire en victoire, de projet trop bien à projet trop trop bien. On ne sait jamais ce que la vie nous réserve, je sais que tout peut s’arrêter du jour au lendemain, donc en attendant, je kiffe !
Photo : Martin Keruzoré/La Roche-Posay Racing Team