Absente de la Coupe de l’America depuis Young Australia en 2000, l’Australie fera son retour lors de la 38e édition à Naples, avec Team Australia Challenge. Un défi porté financièrement par la famille Winning, bien connue en Australie, soutien de nombre de marins olympiques et des équipages jeune et féminin sur la dernière édition à Barcelone. Il est dirigé par un triumvirat de choc, composé de Tom Slingsby, head of sailing, Glenn Ashby, head of performance and design, et Grant Simmer, CEO. Figure de la Coupe, qu’il a remportée en 1983 en tant que navigateur sur Australia II avant d’enchaîner dans divers rôles sur onze autres campagnes (dont trois victorieuses), ce dernier, 69 ans, s’est confié à Sailorz.
On parle d’un défi australien sur l’America’s Cup depuis de nombreuses années, pourquoi maintenant ? Quel a été le déclic ?
John Winning Jr, ou Herman comme on l’appelle, voulait absolument la faire. Il a commencé à en parler à Tom (Slingsby), qui lui disait : “Ça coûte un pognon de dingue”. Mais Herman, qui est un homme fortuné, lui a rétorqué : “Je m’en fiche, j’y vais”. Du coup, Tom a contacté Glenn (Ashby) qui en a parlé aux Néo-Zélandais [Glenn Ashby a disputé trois éditions de la Coupe avec les Kiwis, NDLR]. Et bien sûr, Dalts [Grant Dalton, patron du defender néo-zélandais], dont l’objectif est d’essayer d’attirer plus de concurrents pour rendre l’événement de plus en plus attractif, a trouvé les moyens de nous intégrer parce que les délais étaient très courts, ce qui voulait dire que nous avions besoin d’un bateau d’occasion et d’un design package. Les Néo-Zélandais et Glenn ont abouti à un accord qui est un sacré bon deal pour une nouvelle équipe. C’est un bateau de la génération précédente [Te Rehutai, l’AC75 vainqueur de la 36e Coupe de l’America en 2021, NDLR], que nous sommes en train de modifier, nous utilisons la majeure partie de leurs ressources de design pour faire tout cela, nous n’avons pas eu à bâtir une vraie équipe de design.
Le Partnership a-t-il été un argument pour vous lancer ?
Que vous soyez traditionaliste ou non, le Partnership signifie qu’il y a une réelle trajectoire pour continuer en tant qu’équipe au-delà de la 38e édition. Il permet aussi de potentiellement partager les bénéfices et de participer aux décisions concernant la Coupe et son avenir. En raison de mon âge, je suis plus attaché aux traditions que d’autres, mais je vois l’avantage d’avoir notre mot à dire et d’être un partenaire sur un même plan d’égalité que les autres équipes. C’est une bonne chose pour la Coupe et cela intéressait aussi Herman. Encore une fois, nous ne serions pas là sans son envie de faire quelque chose pour l’Australie. Vous savez, nous devenons tous un peu nationalistes quand on parle des Australiens et de l’America’s Cup !
Quel est votre budget cible ?
Je n’ai pas le droit de vous répondre, mais je peux vous dire que c’est le plus petit budget auquel j’ai eu à faire face sur la Coupe depuis les années 1990 [il a notamment travaillé pour les défis Alinghi, Oracle et Ineos, NDLR]. Après, le timing est court, l’équipe est petite, ces éléments vont de pair avec un budget serré. Mais il y a une chose que j’apprécie vraiment, c’est que dès que Tom, Glenn et moi – et bientôt d’autres – nous nous mettons d’accord sur des sujets, nous y consacrons nos précieuses ressources. C’est plutôt rafraîchissant car il n’y aura pas beaucoup de temps ni d’argent perdus. Et ça nous met une certaine pression parce que nous ne voulons pas prendre de mauvaises décisions.
“Nous devrions naviguer
en mars 2027”
Vous disposez donc d’un AC75, quels autres actifs prévoyez-vous d’acquérir ?
Nous devons construire et équiper une base à Naples, nous devons également trouver un AC40, en espérant nous aligner sur la deuxième régate préliminaire à Naples (24-27 septembre), et des chase boats. Pour l’AC75, nous devons construire de nouveaux bras de foils et un gréement, mais également fabriquer des voiles. Nous ne sommes pas une équipe établie qui possède déjà du matériel ou, comme l’équipe américaine [American Racing Challenger Team USA, lire notre interview de Ken Read] qui, d’après ce que j’ai compris, a racheté une grande partie des assets d’American Magic. De notre côté, nous n’avons rien de tout ça, mais nous avons un plan et nous le suivons pas à pas en ce moment. Pour la suite, si nous nous engageons sur l’AC39 – ce qui est l’objectif -, nous essaierons de construire une équipe de design complète. Des discussions sont en cours en ce moment avec toutes les équipes pour savoir à quoi ressemblera le bateau pour l’AC39, cela doit être décidé prochainement par America’s Cup Partnership.
Et quel est ton avis sur la question ?
Personnellement, je pense que si nous continuons à travailler sur la réduction des coûts, et s’il existe un marché de l’occasion pour les AC75 destiné aux nouvelles équipes comme la nôtre, nous pourrons encore augmenter le nombre de participants. Aujourd’hui, ce serait sacrément ambitieux pour nous de penser que nous allons gagner l’America’s Cup, mais nous pensons que nous serons en mesure de gagner un paquet de régates avec un bateau d’occasion. Et si les “grandes” équipes veulent en construire un nouveau, c’est une chose qui est aussi raisonnable.
Quel est votre calendrier ?
Notre objectif est de préparer le bateau aussi bien que possible pour l’expédier à la fin de l’année à Naples. D’ici là, nous devons construire la base où les foils seront assemblés, nous devrions naviguer en mars de l’année prochaine. Est-ce idéal ? Non, mais c’est probablement le mieux que nous puissions faire. Et nous ferons tout notre possible pour nous assurer que lorsque nous lancerons le bateau, il sera très fiable pour avoir des journées de navigation très productives.
“Tom est au sommet de son art”
Peux-tu nous parler de Tom Slingsby ?
Je ne suis pas tout à fait objectif, mais je pense que c’est une pièce maîtresse, vraiment cruciale. Je trouve qu’il gère extrêmement bien son équipe SailGP, il est au sommet de son art. C’est donc un élément très important de ce puzzle, il a des traits similaires avec des marins comme Ben (Ainslie), Jimmy (Spithill) ou Russell (Coutts) en son temps – qui était une machine absolue, un type incroyable – tous des gars super calmes sous la pression. Pour moi, Tom a sa place parmi eux.
Personnellement, pourquoi as-tu accepté de te lancer sur ce défi ?
Vous devriez demander à ma femme si c’est une bonne décision ou non ! Disons que je n’étais pas très doué pour la retraite. J’essayais de m’y mettre depuis 2024, mais en réalité, je disais à tous mes copains : “J’ai encore un projet en moi, je cherche juste le bon“. Et quand Glenn, Herman et Tom m’ont appelé, j’ai tout de suite dit : “Oui, j’en suis !” J’ai souvent eu des discussions au sujet d’un défi australien, mais depuis une quinzaine d’années, j’avais pratiquement abandonné l’idée que cela aboutisse. Cela n’arrive qu’aujourd’hui uniquement parce qu’Herman l’a rendu possible. Je ne sais pas qui, de Michael Richelson, designer chez Luna Rossa, et moi, en a fait le plus. Quoi qu’il en soit, nous devrions plutôt recevoir un prix de la stupidité plutôt qu’une sorte d’admission au Hall of Fame (sourire) !
Photo : Team Australia Challenge