Arrivé à la Ligue de voile de Normandie en 1994 avant d’en devenir directeur en 2001, Francis Le Goff a assisté à l’éclosion progressive de Charlie Dalin, “un gamin comme les autres” à ses débuts en 420. Pour Sailorz, il raconte la progression de celui qui remportera le Vendée Globe à l’âge de 40 ans.
Peux-tu nous raconter tes premiers souvenirs de Charlie au Havre ?
Il a intégré le centre d’entraînement du SNPH, le seul club qu’il ait connu, vers l’âge de 12-13 ans avec Thomas Aubert en 420. Ça va peut-être te paraître bizarre au regard de tout ce qui a été dit depuis jeudi, mais c’était un gamin comme tous les autres, il n’avait pas tout gagné en minimes, loin de là, mais au fur et à mesure des mois, on a commencé à se dire que cet équipage était quand même pas mal. Ça se remarquait sur des petites choses : le fait qu’ils arrivaient toujours à l’heure ou qu’ils ne manquaient jamais un entraînement. Qu’il y ait pétole ou baston, ils ne rechignaient pas. Et dès qu’on proposait des choses différentes, ils étaient toujours partants. Même chose pour le matos : l’esprit havrais, c’est que ce n’est jamais l’encadrement qui prépare les bateaux, c’est aux jeunes de s’en occuper. Charlie, il l’a intégré très vite et l’a d’ailleurs gardé longtemps. On voyait l’attention qu’ils portaient à leur 420, celui qu’ils avaient n’était pas tout neuf, mais c’était le plus beau ! Et ça, c’est resté longtemps, quel que soit son bateau, son Figaro ou son Imoca, c’était toujours absolument nickel, au point que tu pouvais sans problème bouffer par terre ou sur le moteur ! C’étaient les premiers signes, qui étaient d’ailleurs surtout décelés par Cédric (Chateau, l’entraîneur), moi, je voyais plutôt le comportement global, l’investissement qu’il mettait.
As-tu alors commencé à imaginer ce qui allait ensuite arriver ?
A cette époque, on avait une génération un peu dorée, avec Camille Lecointre, Mathilde Géron, beaucoup de titres qui s’enchaînaient jusqu’à des championnats de France qu’on avait organisés et où quasiment tout le monde avait fait des podiums. C’est à ce moment qu’a eu lieu une bascule, dans le sens où certains sont alors partis faire des études, d’autres vers l’olympisme, comme Camille et Mathilde, ou ont commencé à ressentir l’appel du large, ce qui a été le cas de Charlie qui a alors cumulé ses études et ses débuts en Mini. On l’a alors un peu perdu de vue, même si on regardait forcément ce qu’il faisait, mais quand il revenait, il nous racontait plein de trucs, du style “J’ai navigué avec un tel ou un tel”. Il arrivait à se faire embarquer partout, on commençait alors à se dire : “Purée, il se débrouille quand même pas mal !”
“C’est devenu
un marin d’exception”
Jusqu’à se lancer en Figaro en 2011, comment se sont passés ses débuts ?
Il s’est effectivement mis à faire du Figaro avec son sponsor Keopsys, mais au bout de deux ans, il n’a plus eu de partenaire, et il est revenu au Havre. Ici, c’est un peu comme dans une famille, quand on t’accueille une première fois, on t’accueille toujours. A ce moment, il était au creux de la vague, et je me suis dit : “Au regard de tout ce qu’il a fait jusqu’ici, de son implication dans son école d’architecture navale à Southampton, on va faire banco et on va le soutenir en lançant notre Normandy Elite Team.” On avait alors 3 euros ou 3 euros et demi, mais un beau bateau qu’on louait, celui de Jeanne Grégoire. Cédric me disait qu’on ne pouvait pas tout miser sur un seul, qu’il fallait partager avec les autres, mais avec Corinne Migraine, on s’est dit : “Il faut qu’on fasse un bon coup, ça va nous propulser et ça nous aidera à trouver des partenaires pour les autres après.” On est alors allés voir Charlie : “On est capables de te filer un bon bateau, de bonnes voiles, un préparateur, mais pour le reste, il faut que tu te démerdes et il n’y a pas de salaire.” Il a accepté de jouer le jeu, il a eu le bateau assez tard, mais pareil, il l’a très vite remis à sa main, et dès la première année, il a fait troisième de la Solitaire du Figaro et champion de France de course au large, le truc était relancé ! Et derrière, ça a enchaîné pour lui, Macif, l’Imoca, la voie royale, jusqu’à sa victoire sur le Vendée Globe.
T’a-t-il étonné dans ce parcours ?
Non, jamais. Ses performances, on savait que ça allait arriver, parce que Charlie, on le voyait bien, il ne lâchait absolument jamais. Comme je te l’ai dit, au départ, c’était un compétiteur comme les autres, mais c’est devenu un marin d’exception, pas comme les autres pour le coup. En fait, je n’ai été étonné qu’une seule fois, c’est quand il a annoncé qu’il avait un cancer. Parce qu’avec Charlie, on parlait beaucoup de voile, mais pas, ou très peu, de l’intime, on n’a jamais évoqué sa maladie ou des choses comme ça, il y avait chez lui une forme de pudeur qu’on retrouve souvent chez les gens de mer. Donc quand j’ai appris qu’il avait fait le Vendée avec ce cancer dans le bide, je t’avoue que j’ai été surpris. Je ne pense pas d’ailleurs que ça ait été un élément dans sa performance, car ce résultat, il l’avait en lui, il aurait été en bonne santé, il nous aurait fait la même chose. En revanche, il a donné une leçon de force, de courage, à tous ces gens qui souffrent du cancer, en leur disant que c’est possible de réaliser ses rêves, quoi qu’il arrive, à condition de se battre et de travailler. Travailler, chez lui, c’était un truc de dingue. Donc à la fin, même si tout ça est dur à encaisser, il y a quelque part un message de joie, cette joie qu’on voyait d’ailleurs dans son regard – et je terminerai avec ça – ce petit truc qui pétillait, tu peux le discerner en regardant plein de photos.
Photo : Bernard Gergaud