Revenu vendredi matin de 48 heures d’entraînement avec le pôle Finistère course au large de Port-la-Forêt, Anthony Marchand (41 ans) a aussitôt pris la route pour Laval pour célébrer les 35 ans de son sponsor, Actual. Entre les deux et avant les 24h Ultim, épreuve qui réunira 4 Ultim et 11 Ocean Fifty du 23 au 27 septembre à Lorient, le skipper d’Actual Ultim 4 a pris le temps d’évoquer son grand objectif de la saison, la Route du Rhum-Destination Guadeloupe.
Commençons par un retour en arrière : peux-tu nous détailler les modifications que vous avez faites l’hiver dernier sur l’ancien Gitana 17, dont vous avez pris possession au cours de l’été 2025 ?
On avait récupéré une super belle machine, c’était déjà un gros gap de performance par rapport au précédent bateau [Actual Ultim 3, devenu Armand Thiery pour Louis Burton, NDLR], mais quand on l’a remis à l’eau, il avait un mât réparé et manchonné suite au démâtage qu’il avait subi. Donc avant même de naviguer dessus, on avait pris la décision de lancer un nouveau mât, d’autant que la construction, c’est long, il faut compter un an. Et quitte à en avoir un nouveau, on s’est dit que ce serait dommage de le refaire à l’identique. Les échanges que nous avons eus avec le Gitana Team, avec lequel la transition s’est très bien passée, et avec Julien [Villion, co-skipper d’Anthony Marchand sur la Transat Café L’Or 2025, qui a beaucoup navigué sur le bateau avec le Gitana Team, NDLR], nous ont confortés dans ce choix de faire un mât plus grand, à la taille max, mais également de revoir le plan de voilure.
Concrètement, qu’est-ce que ce nouveau mât apporte par rapport au précédent ?
Le but d’un mât plus haut, c’est de décoller plus tôt, mais également, grâce notamment à un plan de drapage spécifique, de cintrer le mât beaucoup plus. Ce qui permet d’effacer beaucoup plus de volume dans la grand-voile, et, à iso-surface, de l’aplatir plus. Donc de ne pas avoir à prendre un ris plus tôt et de beaucoup plus jouer avec le volume et la forme des voiles. Jusqu’ici, on ne pouvait pas trop jouer avec nos mâts-ailes, qui sont un peu comme de gros lampadaires, là avec cette évolution, qu’on retrouve aussi sur le nouveau Gitana avec ses barres de flèche, on peut avoir un réglage beaucoup plus proactif.
Et ça influe sur le jeu de voiles ?
Oui, forcément, il y a des pentes d’étai différentes, donc les voiles le sont également. Sur ce nouveau jeu de voiles, on a fait le choix d’avoir GV, J3, J2 à iso-surface, ce qui nous convient très bien. On a en plus un J1 de près qui est réglable sur le tweaker et marche aussi très bien au portant, et un grand gennaker, sachant qu’on a essayé de chercher le plus grand possible pour l’instant et que c’est facile à réduire s’il faut. On a aussi beaucoup travaillé avec Pixel sur Mer sur les Lidar (capteurs), ce qui permet de voir la forme des voiles en trois dimensions et avoir des valeurs de cambrure, de creux et de volume instantanées. Et donc de beaucoup mieux communiquer sur les formes avec les voiliers de North Sails et le bureau d’études, en s’appuyant sur de la data plutôt que sur du feeling.
« Pascal Bidégory
ne laisse rien passer »
Les gains de ces modifications sont-ils significatifs ? Peux-tu mettre des chiffres dessus ?
Des chiffres pas encore, mais au feeling et sur certaines data, on voit que ça va plus vite, notamment au près et au portant quand ça commence à décoller, sur le range 13-16 nœuds. Il y a du mieux aux allures où on était moins bien et ça ne nous a pas fait perdre aux autres. On est contents de notre évolution, on sait aussi que nos concurrents progressent de la même façon, certains ont des safrans ou des foils neufs, ils ne se sont pas non plus arrêtés depuis un an. Après je trouve qu’au portant VMG, tous les Ultim ont des vitesses beaucoup plus similaires, les différences se font surtout au niveau des réglages, peu importent les formes de carène et l’architecture. Au près par contre, si tu n’as pas, par exemple, des foils qui vont chercher loin à l’extérieur, tu auras moins de RM (de puissance), quelle que soit la forme du bateau.
Pour préparer le Rhum spécifiquement, as-tu fait appel à des compétences extérieures ?
Oui, à un petit jeune, Pascal Bidégorry (sourire). Quand j’étais gamin et que je commençais la course au large, il faisait partie de mes idoles. Il a une grosse connaissance du multicoque, est très pointilleux et jusqu’au-boutiste au niveau des réglages et des voiles, il ne laisse rien passer. C’est quelqu’un pour lequel j’ai beaucoup de respect, je m’entends très bien avec lui, c’est génial de l’avoir dans l’équipe. Avec lui et Alan Roberts, on a un très bon binôme pour ce qui est perf, analyse de data, échange avec le bureau d’études et navigations. Et j’ai aussi Ronan Treussart dans le rôle de navigant qui fait l’interface avec l’équipe technique. Ces trois-là sont 24h/24 avec nous et m’aident à préparer le Rhum au mieux.
Qu’attends-tu des 24h Ultim la semaine prochaine ?
De la bataille, qu’on parte à quatre et qu’on arrive à quatre. Après, je ne me mets pas plus de pression qu’il n’en faut. Il y en a naturellement parce que c’est une course, qu’il y a des concurrents et que j’ai envie de bien faire, mais je ne me dis pas que c’est indispensable de gagner les 24h Ultim ; en revanche, c’est indispensable de les faire à fond en vue de la Route du Rhum.
« Le Jules Verne ? On décidera
à l’arrivée du Rhum »
Comment te situes-tu par rapport à tes concurrents, en particulier SVR Lazartigue, Banque Populaire et Sodebo Ultim 3 ? Partiras-tu, selon toi, avec les mêmes chances de podium, voire de victoire, qu’eux sur la Route du Rhum dans un mois et demi ?
Déjà avec plus de chances qu’avec l’ancien bateau, c’est sûr. En tout cas, on a aujourd’hui une vitesse avec le bateau qui nous permet de dire qu’on a les armes pour rester avec le paquet. On sait qu’on va mieux au portant que certains, un poil moins bien au près, ce qu’on essaie de combler avec le grand mât, maintenant, un podium sur la Route du Rhum serait déjà une belle récompense.
Un petit mot sur Gitana 18, qui se présentera à Saint-Malo sans confrontation préalable avec vous, quel est ton regard sur ce bateau ?
Je pense qu’à certaines allures, il va aller très très vite et que ça va être hallucinant, ça va remettre les pendules à l’heure et refaire cogiter les bureaux d’études de chaque équipe. Par contre, c’est un challenge énorme d’avoir un tel bateau fiable pour la Route du Rhum. Quand on voit le temps que ça prend de fiabiliser une nouvelle pièce sur Actual Ultim 4 et être serein avec, là c’est tout le bateau qui est à fiabiliser, les systèmes, les foils, les safrans… Ça doit être hyper stimulant, mais c’est sûr que pour la Route du Rhum, c’est un challenge différent du nôtre. En tout cas, ce qu’on voit pour l’instant est magnifique.
Tu vas courir ton premier Rhum à 41 ans, ça t’inspire quoi ?
On peut dire que ça a mis du temps, mais ça n’a jamais été un objectif en soi. Mon objectif était plus, par exemple, de faire de l’Imoca ; en tout cas, courir la Route du Rhum dans la catégorie Ultim, je ne sais même pas si je l’aurais imaginé, c’est même au-dessus du rêve. Quand j’étais plus jeune et que je les voyais s’élancer en Orma, je me disais « Ça doit être fou de partir en multicoque sur le Rhum comme ça », et là, je me retrouve à le faire en Ultim, c’est juste génial ! Je me rends compte de la chance que j’ai et c’est pour ça que j’ai envie mettre tous les atouts de mon côté ; entre le team et Actual, tout le monde mérite qu’on fasse un beau Rhum.
Y aura-t-il un Trophée Jules Verne en option après ?
On se prépare pour, c’est un beau challenge, quelque chose qui nous trotte dans la tête, on verra s’il y a un créneau. On prendra la décision avec Actual à l’arrivée du Rhum en fonction de beaucoup de paramètres, l’état du bateau, le calendrier de l’année prochaine…
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Photo : ATM Communication