Pour la première fois, Kevin Escoffier s’est retrouvé lundi, devant le tribunal correctionnel de Lorient, face aux quatre femmes qui l’accusent d’agressions sexuelles, entre 2017 et 2023. Mais les échanges ont tourné court : l’ajout au dossier de 70 pages, communiquées par les avocats de l’ex-skipper d’Holcim-PRB en fin de semaine dernière a poussé le tribunal à renvoyer l’audience au 9 novembre prochain. Explications.
Kevin Escoffier, 45 ans, s’est présenté lundi en début d’après-midi au tribunal judiciaire de Lorient pour faire face aux quatre femmes qui l’accusent d’agressions sexuelles et qu’il a croisées pour la première fois. Ces dernières étaient présentes et soutenues par plusieurs personnalités de la course au large qui ont tenu à leur apporter leur soutien, dont les navigatrices Clarisse Crémer, Sasha Lanièce et Isabelle Joschke, tout comme le collectif Nous Toustes Lorient 56, qui avait appelé à un rassemblement.
Rassemblement qui a réuni une trentaine avant l’ouverture des débats, appelant notamment à “la fin de l’impunité”. “Nous soutenons la parole de celles qui parlent, de celles qui se taisent et de celles qui ne parlent pas”, assure l’une des manifestantes, micro en main.
Les 82 places de la salle d’audience trouvent vite preneurs, occupées notamment par une vingtaine de journalistes, dont la plupart des grands médias nationaux. Kevin Escoffier apparaît le visage tendu, costume sombre et chemise bleue. Le juge rappelle alors les faits : quatre agressions sexuelles à Newport (mai 2023), Lorient (avril 2018), Itajai (avril 2018) et Melbourne (2017). Les débats s’annoncent tendus, ils n’auront finalement pas lieu. En cause ? Les 70 pages et 152 pièces versées tardivement au dossier par la défense du skipper, Me Virginie Le Roy justifiant ce retard par une surcharge de travail – elle défendait la famille de Samuel Paty en appel en janvier et février – mais aussi nombre “d’éléments nouveaux, antérieurs au stade de l’enquête”, dont elle n’aurait eu connaissance que ces dernières semaines.
L’avocate de Kevin Escoffier remontée
Le procureur Yann Richard pose d’entrée la question de la tenue des débats ce lundi. “Un procès, ce n’est pas un combat, un sport où l’on chercherait à savoir qui est le plus éloquent, explique-t-il. Ce procès ne peut pas laisser un goût amer, personne ne veut qu’il soit truqué, trompé. Il doit servir à quelque chose.” Il préconise dès lors le renvoi de l’affaire et demande un supplément d’information. Les avocates des quatre victimes lui emboîtent le pas. Si elles soulignent “la pression, le stress, la difficulté de venir à l’audience” de leurs clientes, elles souhaitent que “le ministère public puisse avoir le temps”.
“C’est difficile pour les victimes et leurs familles, c’est difficile aussi pour Mr Escoffier, attaque ensuite l’avocate du marin, Maître Virginie Le Roy. Il y a le contexte que l’on sait avec des affiches qui l’accusent, dont l’une collée en face de l’école de sa fille.” Et cette dernière d’assurer que son client “veut s’expliquer depuis trois ans”, avant de mettre en cause l’enquête, “ni faite ni à faire”, “les nombreux témoignages indirects” et une enquêtrice qu’elle accuse d’avoir mené ses investigations à charge.
“C’est une enquête indigne, fustige-t-elle devant les micros, une poignée de minutes plus tard. Les auditions ont été orientées, des témoins ont dit qu’ils étaient mal à l’aise, ce ne sont pas des méthodes !” Maître Le Roy invoque également plusieurs “moyens de nullité”, sur “la matérialité des faits” ou encore un vice de procédure dans le témoignage de la plaignante en Australie. “Mon client ne peut pas travailler depuis trois ans, sa présomption d’innocence est bafouée sur des affiches partout dans Lorient”, s’agace-t-elle.
De nouveaux témoins entendus
La virulence de ses mots contraste avec le visage fermé des plaignantes qui ont fait front face à Kevin Escoffier ce lundi. “Ma cliente était forcément émue et stressée, c’est forcément dur pour elle”, souligne Me Caroline Toby, dont la cliente, qui faisait partie de l’équipe de communication de Holcim PRB sur The Ocean Race, a été la première à porter plainte. “Il y a eu trois ans d’enquête, elles attendaient toutes depuis longtemps de pouvoir s’exprimer, déplore quant à elle Me Bénédicte Graulle, qui défend une navigatrice. Mais c’est le jeu de la procédure pénale et nous préférons tous que le parquet soit prêt.”
Il aura le temps de se préparer, puisque moins d’une heure après le début de l’audience, la décision tombe : le tribunal ordonne un supplément d’information et le renvoi du procès. Celui-ci aura lieu le 9 novembre prochain, soit 8 jours après le départ de la Route du Rhum.
L’enquête va donc être relancée, menée par un nouvel enquêteur désigné par le tribunal, à charge pour lui de prendre connaissance des nouvelles pièces ajoutées au dossier, tout comme l’ensemble des parties, et d’entendre de nouveaux témoins. “Nous allons prendre en compte ces pièces et procéder à un certain nombre de vérifications”, précise le juge au moment de prononcer le report. Kevin Escoffier prend alors la parole, spontanément : “Il est possible de savoir quel type de vérifications ?” Le juge lui répond, du tac au tac : “C’est une enquête, monsieur, ce n’est ni à la discrétion du juge, ni de l’arbitraire”.
Et ce dernier de s’adresser pour finir aux victimes : “Je sais que la procédure prend du temps, mais c’est important que cela soit débattu de façon transparente afin de trouver une voie d’apaisement.”
Photo : Julien Champollion / Holcim PRB