OC Sport a annoncé vendredi qu’à partir de 2028 et jusqu’en 2036, la Solitaire du Figaro se courrait non plus en Figaro Beneteau 3, mais en Ocean Fifty. Une révolution pour la course née en 1970 mais aussi pour la classe Figaro, qui ne manque pas de faire réagir. Sailorz vous en dit plus.
La rumeur courait depuis plusieurs semaines, l’annonce a été officialisée vendredi à 7h via un communiqué d’OC Sport : « La Solitaire du Figaro ouvrira, à compter de l’édition 2028, un nouveau chapitre de son histoire avec la Classe Ocean Fifty« . Comment en est-on arrivé à ce que l’organisateur présente comme une « évolution » ? « Cela fait deux ans qu’on a entamé une réflexion pour savoir quels étaient les critères clés pour la course, répond à Sailorz Hervé Favre, président d’OC Sport. Pour qu’elle rayonne, il faut qu’elle réunisse exigence sportive, expérience pour les villes d’accueil et les partenaires, attractivité auprès du grand public et des médias. Aujourd’hui, quand tu regardes tous ces critères, telle qu’elle est actuellement, ça ne marche plus. »
Autre argument, de taille : OC Sport n’a jamais caché perdre de l’argent avec la Solitaire, d’autant que l’organisateur a dû faire depuis un an sans le soutien de plusieurs collectivités territoriales, obligées de se serrer la ceinture. « C’est évident que pour que la course perdure, il faut qu’elle soit économiquement saine, ça fait partie des éléments, mais c’est loin d’être le seul », précise Hervé Favre.
Fort de ce constat, l’organisateur a donc entamé depuis des mois des discussions pour faire évoluer la course. En premier lieu avec la classe Figaro Beneteau, avec laquelle il était lié contractuellement jusqu’à fin 2025 (contrat finalement renouvelé deux ans), mais avec laquelle les relations n’ont cessé de se tendre, notamment autour des dates de la Solitaire, qu’OC Sport souhaitait déplacer de septembre à mai/juin. « Nous étions en désaccord sur le sujet, et c’est vrai que ça a commencé à bloquer, c’était peut-être le début de la dégringolade, concède Marcus Hutchinson, vice-président de la classe. Il y a aussi le fait qu’OC Sport n’aimait pas trop qu’on parle de la Solitaire comme d’une course de formation. »
Ce qu’Hervé Favre confirme : « On comprend que la classe veuille mettre avant la formation, mais aujourd’hui, la Solitaire du Figaro est quand même une épreuve trop importante pour la réduire à une course de formation. » Et ce dernier de poursuivre : « Avec la classe, on a mené une vraie discussion de fond, mais ça n’a pas abouti à des changements majeurs. » Constat partagé par Marcus Hutchinson : « On a passé l’hiver à faire des ateliers pour essayer de répondre à leurs questions : comment faire mieux, plus de buzz, modifier le format sportif ? Mais il n’y avait pas de solution. Et puis, en mars, tout s’est arrêté, on n’a plus vraiment eu de contact avec eux. »
La Class40 sondée
Parallèlement, OC Sport a pris langue avec d’autres classes, notamment avec la Class40, « qui n’a pas été enthousiasmée par l’idée », précise Hervé Favre. Interrogé sur le sujet, le président de la classe Cédric de Kervenoaël confirme : « OC Sport nous a fait part de sa volonté de réétudier le schéma de la Solitaire et nous a demandé si c’était quelque chose qui nous intéressait. On s’est rencontrés et on n’a finalement pas répondu favorablement parce qu’on estimait qu’on n’avait pas à marcher sur les plates-bandes d’une autre classe, d’autant qu’on considère le Figaro comme une formidable filière de formation qu’il faut absolument préserver. La Solitaire en Class40 aurait pu être une aubaine, c’était quelque part assurer la pérennité de la classe, mais on ne se voyait pas regarder les figaristes yeux dans les yeux en leur disant : « On va vous piquer votre épreuve. »«
OC Sport se rapproche également de la classe Ocean Fifty, dont le co-président Sébastien Rogues raconte : « On a effectivement été contactés il y a plusieurs mois par OC Sport qui nous a demandé de réfléchir à l’idée de devenir la classe représentée sur la Solitaire du Figaro. On est un peu tombés des nues et notre première réaction a été de dire qu’on ne voulait prendre la place de personne. Ils nous ont alors expliqué la situation et on a compris que ce qui se jouait probablement, c’était la survie de la course. C’est seulement à partir de là qu’on s’est dit qu’il fallait regarder de près la proposition. On a alors monté un comité de pilotage pour étudier l’ensemble des informations et une fois qu’on a eu tous les éléments, le conseil d’administration a voté la poursuite des discussions. Ce qui a abouti, il y a quelques jours, à la signature, après validation en AG la semaine dernière, il n’y a pas eu de vote contre. »
Entre-temps, OC Sport était revenu vers la classe Figaro avec une proposition hybride : « Ils nous ont demandé si on acceptait de partager la Solitaire avec les Ocean Fifty et de limiter nos bateaux à une vingtaine. Cela voulait dire la suppression des bizuths, on a refusé », raconte Marcus Hutchinson.
Interrogé sur les raisons qui ont poussé la classe Ocean Fifty à accepter la bascule, Sébastien Rogues répond : « Cela fait maintenant plusieurs années que notre championnat se structure avec un mix entre des bateaux simples et spectaculaires, encadrés par des budgets raisonnables et un numerus clausus (onze bateaux), de l’hospitalité en course et hors course. Cette proposition arrive à point nommé dans le développement de la classe. La Solitaire du Figaro va nous faire basculer dans le côté extrême de notre discipline. » Hervé Favre abonde : « Les Ocean Fifty proposent un produit plus adapté à son temps et le nombre limité de bateaux n’est pas un handicap, au contraire, il va nous permettre de davantage « starifier » les skippers. Ce n’est certes pas de la monotypie, mais on vient encore de le voir sur la Drheam-Cup, les anciens bateaux restent performants par rapport aux anciens, il y a un véritable enjeu sportif sur l’eau. »
« L’Ocean Fifty, c’est l’antithèse du Figaro »
Cette décision, prise avec l’aval du groupe Le Figaro, propriétaire de la course, a évidemment provoqué beaucoup d’émoi parmi la nombreuse communauté des figaristes. Vainqueur de la Solitaire pour la troisième fois en juin, Nicolas Luven évoque un « sacré choc », avant de poursuivre : « Quand j’ai appris ça hier à mon papa, qui a participé à la Course de l’Aurore (ex-Solitaire du Figaro) dans les années 1970, il était hyper triste, c’est quand même dommage de faire table rase d’un événement ancré dans l’histoire, qui a formé des générations entières de navigateurs. »
Même incompréhension chez un autre triple vainqueur, Jérémie Beyou : « C’est catastrophique pour tout un pan de la voile en France. Sans la Solitaire, on n’en serait pas là aujourd’hui, le Vendée Globe ne serait pas ce qu’il est devenu, pareil pour la Route du Rhum, organisée par OC Sport. D’autant que le moment est mal choisi, avec une classe et une course qui étaiten en train de remonter la pente. L’Ocean Fifty, c’est l’antithèse du Figaro, une classe à développement avec un nombre de bateaux limités, et niveau budget, je n’en parle même pas, tu rajoutes un zéro. »
Pour Jeanne Grégoire, ancienne figariste et aujourd’hui directrice du pôle Finistère course au large, « le seul truc que je peux comprendre dans cette décision, c’est qu’OC Sport, en tant qu’organisme privé, veuille gagner de l’argent, ils ne sont ni les premiers ni les derniers, donc leur projet est de vendre du spectaculaire, des paillettes, c’est leur job. Mais à aucun moment, tu n’oses appeler ça la Solitaire du Figaro ! »
De la confusion en perspective
Du côté des partenaires principaux de la Solitaire, la pilule ne passe pas plus. Paprec, sponsor titre de la course, mais aussi de la Transat Paprec (prochaine édition au printemps 2027) a ainsi publié un communiqué vendredi pour « regretter la décision des organisateurs », évoquant une « rupture avec l’ADN d’une course à armes égales et très accessible ». En conséquence, l’entreprise a ajouté : « Le partenariat entre Paprec et OC Sport prendra fin au plus tard à son terme après l’édition 2027 des deux épreuves. » Même réaction chez Beneteau, dont le directeur marketing et communication Yann Masselot nous confie : « C’est une déception, un virage à 180 degrés qui n’est pas du tout dans l’esprit de la Solitaire qu’on connaît depuis 56 ans. »
La Fédération française de voile « regrette » quant à elle la décision d’OC Sport. Aurait-elle pu s’y opposer ? « La Fédération n’a pas de pouvoir sur une entreprise privée qui peut choisir ce qu’elle a envie d’organiser, nous répond son président Jean-Luc Denéchau. Par contre, notre pouvoir, c’est la gestion du calendrier. Là, OC Sport crée une nouvelle course avec la marque Solitaire du Figaro, il faudra voir où elle peut se placer dans le calendrier. Et nous, à la Fédération, avec la classe, on va créer une nouvelle marque pour continuer à avoir cette course phare de notre championnat de France Elite de course au large, qui continuera à se disputer en Figaro Bénéteau 3. »
La classe Figaro commence en effet à se mettre en marche pour assurer la continuité de la Solitaire, sous un autre nom : « Vu qu’on a réussi à prolonger notre contrat avec OC Sport l’an dernier jusque fin 2027, on a 18 mois pour se réorganiser, l’objectif étant de garder le même format avec un autre organisateur et que la classe soit propriétaire des droits de la course », explique Marcus Hutchinson.
Du côté d’OC Sport et des Ocean Fifty, les prochains mois vont aussi être mis à profit pour définir les contours de la Solitaire du Figaro 2028. « On ne crée pas une nouvelle course, cela reste la Solitaire du Figaro, une course en solitaire, au temps, avec minimum trois étapes et ancrée dans les territoires, affirme Hervé Favre, contredisant les propos de Jean-Luc Denéchau. En revanche, on va adapter le format car tu ne peux pas demander aux Ocean Fifty de faire la même chose que les Figaro. » Ces différences d’interprétations font dire à Jérémie Beyou : « J’espère qu’OC Sport ne sera pas assez gonflé pour dire, au départ de leur Solitaire en Ocean Fifty, que Jérémie Beyou est un triple vainqueur de leur course ! »
Le mot de la fin est pour Hervé Favre, qui, quand on évoque la levée de boucliers que risquait de susciter la décision d’OC Sport, répond : « On savait très bien à quoi on allait s’exposer. Mais, franchement, si on ne fait rien, je ne suis pas sûr que la course existe encore dans trois ans, donc on préfère tenter quelque chose, et on pense qu’on a de solides arguments pour que ce soit un succès. » L’avenir le dira, en attendant, les différentes parties devront cohabiter en 2027.
Photo : Vincent Olivaud / Ocean Fifty