Premier Suisse allemand à terminer le Vendée Globe lors de l’édition 2024-2025 (29e), Oliver Heer repart sur une deuxième campagne avec davantage d’ambitions et un bateau plus performant, l’ex Teamwork-Team Snef de Justine Mettraux (plan VPLP de 2018). La semaine dernière, il a présenté son projet Embrace The Challenge et annoncé sa participation à The Ocean Race, l’occasion pour Sailorz d’échanger avec lui.
Tu as participé au dernier Vendée Globe, peux-tu nous raconter comment tu as pris la décision de lancer une deuxième campagne pour 2028 ?
Je pense qu’on apprend tellement de choses lors d’une première campagne que ce serait un peu du gâchis de ne pas continuer. Avant même de franchir la ligne d’arrivée, nous avions déjà décidé, en tant qu’équipe, que nous voulions recommencer. Nous avions même déjà eu des premiers échanges avec des sponsors potentiels. Par exemple, la propriétaire et directrice générale de Burgerstein Vitamine, mon dernier sponsor principal, était à bord après l’arrivée aux Sables-d’Olonne. Je lui avais dit : “Écoute, Tanya, nous aimerions vraiment remettre ça.” Et elle m’avait répondu : “Si vous voulez repartir, nous serons de nouveau de la partie.” Du coup, je n’ai jamais eu à me demander si je voulais repartir pour une nouvelle campagne ou non : c’était clair dès l’arrivée !
Quel était alors le plan ?
Lorsque nous avons lancé notre premier projet, nous nous étions dit que le scénario idéal serait de participer à au moins trois campagnes de Vendée Globe. La première avec un très petit budget, dans un esprit d’aventure ; la deuxième avec un bon bateau d’occasion ; puis une troisième, idéalement, avec notre propre bateau neuf. Il faut avoir ce type d’objectifs car, au final, un tel projet est aussi une entité commerciale. Quand on discute avec des sponsors, il faut leur montrer que l’on réfléchit sur le long terme. Nous avons donc immédiatement compris que si nous voulions mener une deuxième campagne, il faudrait faire mieux. Je ne pense pas que j’aurais entrepris une deuxième campagne sur un bateau à dérives. Si tu ne progresses pas, ça devient monotone, voire ennuyeux. Aujourd’hui, le budget est trois à quatre fois plus élevé (le précédent s’élevait à 1,5 million d’euros sur trois ans). C’est pour cette raison qu’en 2025 je n’ai pas navigué : je me suis concentré exclusivement sur la recherche de financement. Aujourd’hui, nous avons suffisamment de fonds pour cette année et pour une partie de l’année prochaine, mais nous devons encore trouver davantage de financement. Il y a des améliorations de performance sur le bateau que je considère comme nécessaires avant le Vendée Globe, comme un deuxième mât ou une deuxième paire de foils, nous n’avons pas encore le budget pour cela. Mais nous avons un bateau, nous pouvons démontrer sa valeur à de potentiels partenaires et nous avons une histoire à raconter.
“Le bateau parfait pour nous”
Comment as-tu choisi ce bateau ?
Tout d’abord pour des raisons budgétaires. Ensuite, parce qu’il s’agit d’un bateau qui a largement fait ses preuves en matière de fiabilité, sachant que les deux précédents skippers, Justine Mettraux et Jérémie Beyou, sont des marins qui naviguent à 100 % en permanence. La troisième raison est que nous voulions acheter un bateau provenant d’une équipe toujours en activité. Il y a énormément de valeur dans le fait de pouvoir collaborer étroitement avec un team qui fonctionne toujours. Au final, quand on prend tous ces éléments en compte, c’était le bateau parfait pour nous.
Tu as annoncé la semaine dernière ta participation à The Ocean Race. Comment a été prise cette décision ?
Pour moi, participer à The Ocean Race a toujours été un rêve. J’ai toujours suivi le Vendée Globe, mais la Whitbread puis la Volvo Ocean Race représentaient quelque chose d’encore plus important, car j’ai passé une grande partie de ma vie à naviguer en équipage. Maintenant, si on est réaliste, The Ocean Race implique des coûts très importants. Même avec une campagne Vendée Globe déjà établie, il faut compter un ou plusieurs millions pour financer simplement la participation à The Ocean Race dans le cadre de cette campagne. Nous étions en discussion avec plusieurs partenaires et, il y a quelques semaines, nous avons connu des avancées très positives. Nous avons été totalement transparents avec eux concernant les risques liés à The Ocean Race. Si quelque chose de grave se produit, si nous cassons un foil à Auckland par exemple, cela devient rapidement très coûteux. Mais au final, tous nous ont dit : “Écoute Ollie, tu devrais le faire. Cela apporte tellement de valeur ajoutée à une campagne”.
Quel est le surcoût pour participer à The Ocean Race ?
Je dirais entre 1 et 2 millions d’euros en plus du budget d’une campagne classique.
Le calendrier devient très chargé. Participeras-tu à The Ocean Race Atlantic, à la Route du Rhum et à The Ocean Race ?
Nous sommes inscrits à la Route du Rhum, mais nous n’avons pas encore pris de décision définitive. Je suis parfaitement conscient que le programme est très dense, non seulement pour moi mais aussi pour toute l’équipe qui m’entoure. C’est très facile d’épuiser l’équipe dans ces conditions, et ce n’est pas ce que je souhaite faire dès la première année. Nous en discuterons avec notre équipe de management, puis nous prendrons une décision démocratique pour déterminer si c’est réalisable ou non.
“Ce serait formidable d’être dans le top 15
du prochain Vendée Globe”
Peux-tu nous parler du choix de votre équipage pour The Ocean Race Atlantic puis pour The Ocean Race autour du monde ?
Je voulais constituer une équipe aux compétences très complémentaires, sans doublons d’expertise. Lincoln Dews est mon co-skipper. Il travaille avec nous depuis quatre mois et est également notre analyste performance. Il a travaillé pour L’Occitane, c’est quelqu’un de très brillant lorsqu’il s’agit d’électronique et de gestion des données. Nous avons ensuite Liz Wardley, qui possède un profil très technique. Si quelque chose casse sur le bateau, elle est capable de le réparer. Elle est aussi extrêmement résistante mentalement : elle ne se plaint jamais et continue simplement d’avancer. Enfin, il y a Marie Riou, qui a beaucoup navigué sur ce bateau avec Justine l’année dernière. Grâce également à son expérience olympique, c’est la personne capable d’aller chercher les 3 à 5 % de performance supplémentaires du bateau. Je pense que nous nous complétons très bien tous les quatre. Pour The Ocean Race, nous aurons probablement un groupe de sept marins. Pour les étapes du Sud, je souhaite avoir à bord des personnes qui ont déjà navigué dans cette région. Pour d’autres étapes, comme en Méditerranée par exemple, ou entre le Brésil et la Floride, c’est peut-être préférable d’avoir quelqu’un d’excellent en termes de réglages et capable de faire des choix stratégiques intelligents, comme un marin issu du Figaro ou de la voile olympique.
Seuls trois bateaux sont actuellement inscrits à The Ocean Race. Cela t’inquiète-t-il ?
Je mentirais si je disais que cela ne m’inquiète pas. Le temps passe vite et les équipes doivent bientôt prendre leur décision. Je reste confiant et optimiste quant au fait qu’un ou deux bateaux supplémentaires rejoindront la course. Certaines équipes ne sont pas très loin de s’engager. Je pense que c’est nécessaire, car une course avec seulement trois bateaux n’est pas vraiment une course.
Quels seront tes objectifs pour The Ocean Race puis pour le Vendée Globe
Je dois rester très réaliste. Je suis le plus jeune skipper et aussi le moins expérimenté sur The Ocean Race et nous avons pour l’instant le bateau le plus ancien, le seul qui ne soit pas une construction neuve. Maintenant, je pense que nous devons jouer sur nos points forts et être capables de pousser le bateau au maximum tout en évitant de le casser. Si d’autres équipes rencontrent des problèmes techniques, ou doivent ralentir temporairement pour effectuer une réparation de foil par exemple, ce pourrait être une opportunité pour nous de réaliser une belle performance. Mais au final, il n’y a pas seulement l’aspect sportif : il y a aussi l’aspect commercial de The Ocean Race qui est intéressant. Et il n’existe probablement pas de meilleure plateforme de préparation au Vendée Globe que cette course. Concernant le Vendée Globe, c’est encore un peu tôt pour parler d’objectifs précis. Onze nouveaux bateaux vont être mis à l’eau et nous ignorons encore s’ils seront 3 % ou 10 % plus rapides que les précédents. J’aimerais simplement réaliser un résultat solide. Je ne sais pas si c’est trop prétentieux de le dire, mais ce serait formidable d’intégrer le top 15.
Photo : PKC Media